Et vous aussi, monsieur, sans craindre
De troubler mes jours et mes nuits,
Vous m'écrivez d'aller porter ma guitare et mon peigne
Dans la grande ville des Rois!...
Il terminait cette lecture entrecoupée de remarques, de commentaires et des élans de la plus naïve et de la plus charmante satisfaction, lorsqu'un second étranger entra.
C'était un jeune lion parisien égaré dans cette Lombardie, de la Garonne; il tenait en laisse un chien d'arrêt magnifique, dont il était aussi fier qu'embarrassé; il venait évidemment pour voir Jasmin, dont le nom se trouvait sur son agenda dans le Lot-et-Garonne.--Ce mélange de poésie et de pommade parut l'ébranler.» Je voudrais, dit-il en balbutiant, faire faire ma barbe.» Et comme si un remords l'eût saisi à propos de cette barbe très-problématique sur son menton si jeune; «Ou me faire couper les cheveux,» ajouta-t-il.
Jasmin paraissait désespéré. «Je suis à vous, monsieur,» dit-il; et il allait prendre des ciseaux... Il me faisait, avec des haussements d'épaules et des yeux terribles, la pantomime du dérangé et de l'ennuyé... Quant au jeune lionceau, il ne tenait guère au reste de la chose; il avait vu Jasmin, son but était rempli, il pouvait désormais en parler dans le monde, ce qui lui suffisait.--Aussi bâillait-il déjà. Jasmin sentit la chose, «Mon Dieu, monsieur, je suis occupé; seriez-vous assez bon pour revenir dans une demi-heure?--Tout à fait,» dit le jeune homme, Et il sortit avec son chien.
«Quel bonheur! s'écria Jasmin. Vous avez encore du temps, n'est-ce pas? Ma femme, va donc prévenir Caillat, et voir si la voiture retardera son départ?
Maintenant, monsieur, je vais vous lire une pièce bien jolie; voyez-vous, c'est le cœur qui l'a faite: c'est la Caritat. Suivez, suivez bien, et arrêtez-moi si vous ne comprenez pas.
Il est impossible de rendre la manière enchanteresse avec laquelle Jasmin fit cette lecture;--il était vivement ému.--Son émotion passa bien tôt à une sorte d'exaltation de lui-même qui avait sa grandeur, «Monsieur, disait-il, mes vers ont aussi leur puissance de charité; avec eux, avec mes lectures publiques, j'ai fait donner plus de 40,000 fr. aux pauvres ou à d'autres œuvres. Il y a un clocher qui s'élève, et il porte mon nom; c'est le Clocher Jasmin, parce que c'est moi qui ai pu en procurer l'argent avec mes vers. Il vous aurait fallu voir quel accueil, quel enthousiasme à Bordeaux, à Auch, à Toulouse! et à Paris, monsieur, comme ils m'ont reçu! Vous disiez tout à l'heure que mon mérite était dans mon originalité; M. Villemain, le ministre, me l'a dit aussi dans sa lettre où il m'annonce cette belle pension qu'il m'a donnée (et il prononçait ces mots: Belle pension, avec un accent aussi plein de fierté que de gratitude). Et le roi, il m'a appelé chez lui, et il m'a comblé de bontés; et les salons de Paris se disputaient mes lectures; l'étranger lui-même parle de moi; au milieu de ces journaux, voici un journal anglais qui me traduit et me nomme un des premiers poètes de la France; combien d'autres de vos grands auteurs me le disent aussi! et Sainte-Beuve, et Charles Nodier, comme ils me protègent! comme ils m'aiment!»