--Si votre honneur veut nous dire quelle bête on doit chasser la première, nous lancerons.
--Il faut tout lancer.
--C'est l'avis que j'aurais donné à milord s'il m'avait consulté.
--Allons, parlez, courez, criez, sonnez, je vous verrai d'ici; j'espère que cela fera diversion à mes douleurs.
--Comment, milord! mais vous suivrez la chasse, vous tirerez des coups du fusil; vous n'avez, pas la goutte aux mains.
--Oui; mais je l'ai aux pieds.
--Fort bien, voici votre voiture.»
A l'instant on amena un char à trois roues, chef-d'œuvre de mécanique; il pouvait tourner en tous sens, à la moindre pression d'une manivelle; un domestique assis derrière le dirigeait comme un pilote. Ou porta lord Egerton dans ce véhicule rembourré de fourrures; un soleil superbe réchauffait les membres du noble goutteux. Armé d'un fusil double, suivi de ses valets portant d'autres fusils chargés, il donna le signal, et la chasse commença. Je ne vous en ferai pas la description: ce serait aussi difficile que de raconter tous les coups de sabre donnés, ou reçus à la bataille de Wagram. Vous saurez seulement que ce brave Anglais fit à lui seul un carnage horrible; il tirait sur un fleuve du gibier qui coulait toujours; s'il manquait un chevreuil, il tuait six lapins; tout y passa; le sanglier ne fit point le méchant, car une bouteille de cirage n'a jamais aigri le caractère du cochon.
Cette chasse fut un curieux spectacle pour les locataires des maisons voisines; placés à leurs fenêtres, perchés sur les toits, ils regardaient le massacre avec, des yeux stupéfiés; il semblait qu'ils assistassent à une représentation du Cirque-Olympique; la scène était dans un ardin; les fenêtres et les mansardes servaient de loges.
Le soir il y eut curée pour la meute et grand dîner pour les chasseurs, avec accompagnement de fanfares. En se couchant, le noble lord disait à son valet de chambre: «Mon ami, c'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie; le plaisir que j'ai éprouvé était d'autant plus grand, que je l'espérais moins. Ce matin j'aurais pu croire tout possible, excepté de chasser aujourd'hui.» Mais si l'homme peut résister à la souffrance, il succombe quelquefois à l'excès de bonheur; on dirait vraiment que, créé pour souffrir, il n'a point la force nécessaire pour supporter la joie. Le lendemain Lord Egerton n'existait plus. Avouez qu'il était difficile de mieux finir; sa mort peut se comparer au boulet de Turenne, à la balle de Charles XII. Son cercueil fut entouré des trophées de sa victoire; tel Louis XV, après la bataille de Fontenon, dormit sur un matelas fait avec des drapeaux ennemis.