--Non, non, il s'en ira avec eux.
--Mas tu n'as parlé que de deux personnes.
--Oh! l'autre, c'est sous-entendu. C'est la bonne mesure par-dessus le marché.
--Que parles-tu de bonne mesure, de par-dessus le marché? Trois personnes pour cinquante florins d'or! Tu n'es pas raisonnable, et nous n'en parlerons plus, si tu ne le deviens pas davantage.»
Le soldat lui montra un diamant qu'il avait au doigt, et lui remettant les florins d'or, lui promit le diamant aussitôt que les trois prisonniers seraient sortis de leur cachot. Le marché fut conclu, et Macaruffo, joyeux, se mit à compter ses florins d'or.
Ce soldat était Alpinolo, que nous avons laissé, dans cette funeste soirée du 20 juin 1310, sur la route de Brera, où il remit à Buonvicino le jeune fils de Pusterla. Certain d'être inscrit sur les listes de proscription, désespéré surtout de l'imprudence qui, en livrant à Ramengo le secret d'une conspiration imaginaire, avait fait prendre et traiter des mécontents comme des révoltés, il se mit d'abord à fuir au gré de son cheval, plutôt par un mystérieux instinct de conservation que par un acte bien réfléchi de sa volonté. Puis lorsque sa pensée parvint à se dégager des ténèbres qui l'obscurcissaient, et qu'il put voir clairement sa situation, dégoûté de la vie, résolu d'en finir avec les angoisses de ses remords, il tourna brusquement son cheval et reprit au galop la route de Milan. Il en était à peu de distance, lorsqu'il rencontra une troupe de proscrits dont il connaissait les principaux membres, qui lui firent rebrousser chemin, combattirent sa résolution et l'emmenèrent avec eux. Il demeura quelque temps avec ses frères d'infortune; mais les malédictions, dont ils accablaient l'auteur inconnu de la persécution qui était venue les atteindre, la pensée poignante qui torturait Alpinolo, que c'était lui, lui-même qui en était le véritable auteur, lui rendirent leur compagnie insupportable, et un jour, n'écoutant que son désespoir, il les quitta brusquement.
Il se rendit à la cabane des bons meuniers qui avaient pris soin de son enfance. On a vu, par le récit de Maso à Ramengo, comment il y arriva, et comment il avait laissé en partant son cheval, son argent et les lettres de sa mère; mais ces braves gens, lorsqu'il partit, n'avaient point pénétré les funèbres pensées qui l'agitaient. Las de cette vie et des hommes, il résolut de mettre fin à ses jours. Après avoir jeté un dernier regard sur la maison des meuniers, qu'il apercevait encore dans le lointain, il se précipita dans le fleuve, et les flots se refermèrent sur lui; mais porté au fond de l'eau par l'effet de son propre poids, augmenté par la vitesse de sa chute, un mouvement de réaction le ramena bientôt à la surface, pendant que le courant l'emportait toujours en avant. A ce moment, l'instinct animal se réveilla en lui; presque à son insu, et sans qu'il eut aucune conscience raisonnée de ce qu'il faisait, ses mains s'étendirent pour fendre les flots, et comme il était excellent nageur, il réussit promptement à gagner la rive, où, épuisé de fatigue, il tomba dans une torpeur semblable au sommeil. Revenu à lui, il se repentit de sa tentative de suicide. «Je dois vivre, dit-il; je vivrai pour mon tourment et pour punir ce traître infâme.»
Lorsqu'il eut séché au soleil ses habits, désormais sa seule fortune, il se mit au service des paysans pour gagner sa vie. Parvenu en travaillant jusqu'à Pise, il y retrouva tous ses anciens amis de Milan, et reprit avec eux cette vie des bannis si pleine d'espérances, de projets, d'exagérations, qui, pour la plupart, se résolvent en fumée.