--Et chargé d'honneurs et de richesses,» ajoutait Maso, qui, ayant vu le monde, savait en quoi consistent les félicités.

Alpinolo partit; il joignit une troupe de ces recrues, et entra avec elles dans la Lombardie. Tristes compagnons! ils étaient tous couverts de haillons, la plupart étaient en outre borgnes mi manchots, parce qu'ils avaient subi, comme voleurs, la peine imposée par les statuts de Milan, qui infligeaient la perte d'un œil pour le premier vol, et celle d'une main pour la récidive; pour la troisième, la potence.

Il est facile d'imaginer ce que soutirait Alpinolo lorsqu'il vit la tranquillité publique tromper les rêves qu'il avait formés dans l'exil, et lorsque tout dans Milan lui rappelait les joies de sa jeunesse, les maîtres bienfaisants qui les lui avaient procurées, et qu'il devait s'accuser de les avoir plongés dans un abîme de malheurs. Il souffrait d'autant plus qu'il ne pouvait s'abandonner à ses chagrins que dans la solitude où il se réfugiait souvent pour songer à l'engagement qu'il avait pris.--L'occasion favorable de tuer Luchino s'était plus d'une fois offerte à lui, mais au moment de frapper il sentait son murage l'abandonner. Il s'excitait à marcher en avant, mais il reculait épouvanté devant l'impérieuse voix de sa conscience.

Il était un jour, à midi, appuyé dans ce coin du Broletto Normand où il s'était laissé trahir par Ramengo. Pendant des heures et des heures il tenait les yeux fixés sur la porte des Pusterla, par où il avait vu entrer Marguerite. Il alla à la Madone de San-Celso, qui, précisément à cette époque, avait commencé à devenir célèbre par ses miracles, et avec une ferveur brûlante, mais inquiète et tourmentée, bien différente de celle de l'homme qui demande la justice et obtient la paix, il supplia Notre-Dame. «Donnez-moi la force nécessaire pour tuer votre ennemi, l'ennemi du bien public, l'ennemi de cette sainte qui savait si bien vous imiter. Si vous me faites cette grâce, je fais vœu d'aller à Nazareth, comme un pèlerin armé, et de n'en pas revenir que je n'aie mis à mort mille de ces infidèles qui refusent d'adorer votre saint nom.»

Dans cette prière insensée, dans ce vœu de vengeance fait à la Mère des miséricordes, il crut avoir puisé une nouvelle fermeté, et peu de jours après il lui parut se présenter une occasion favorable. Il était de garde près d'un pavillon de plaisance situé au milieu d'un bois artificiel, dans le parc de Belgiojoso, délices des Visconti. En regardant à travers les barreaux de la jalousie, qui laissait librement circuler l'air, il vit Luchino qui, enveloppé dans un manteau, s'était endormi seul avec ses deux mâtins à ses pieds et qui dormaient aussi. Alpinolo renouvela son vœu, s'approcha, brandit le poignard, le leva sur la tête du tyran, et s'écria au dedans de son cœur: «Chien! tu ne le réveilleras plus qu'au jour du ingénient!»

Le jour du jugement! Cette idée arrêta son bras. «Le jour du jugement! lui et moi nous nous trouverons un jour en présence d'un commun juge! à ce tribunal, Luchino paraîtra avec le cortège de ses crimes--Et moi! devrai-je me montrer la main chargée d'un assassinat?» Il résolut de renoncer à son projet et s'efforça de sortir sans bruit; mais il n'en put faire si peu qu'il ne réveillât les chiens. Ils se levèrent en aboyant. Luchino se réveilla, et se leva en portant la main à son épée. Le hasard voulut qu'à l'instant même le capitaine Lucio entrait d'un air de triomphe rapporter comment on avait conduit dans la citadelle de la porte Romaine Francesco Pusterla et son fils.

La présence du soldat fut interprétée comme un acte de zèle et pour avertir le prince de l'approche du nouvel arrivant, et Alpinolo fut sauvé. Mais le plus horrible des supplices, mais être déchiré, lambeau par lambeau eût à peine égalé pour lui la torture qu'il éprouva en entendant l'atroce nouvelle, en voyant l'impitoyable joie de Luchino et du capitaine de justice, qui se disaient entre eux: «Maintenant, nous allons les faire marcher rapidement. Demain à Milan, et la chose sera bientôt faite.»