es mesures prises, Alpinolo se décida à se confier à Buonvicino, et il se rendit au couvent. Le saint homme se tenait dans sa petite cellule, garnie, suivant la règle, d'une paillasse avec un oreiller, de deux couvertures de laine et d'un escabeau de bois. Il était assis, la tête inclinée, les mains croisées sur ses genoux. Aux rides précoces de son front, à ses joues pâles et amaigries, à ses yeux enfoncés dans leur orbite, chacun aurait pu dire: «Pour cet homme, penser c'est souffrir;» mais sa douleur n'était point du découragement, on pouvait y entrevoir une espérance ou peut-être un souvenir.

Buonvicino ne reconnut point d'abord le jeune page. Sa livrée, sa barbe et l'altération de ses traits le déguisaient même aux yeux d'un ami de son enfance. Dès qu'Alpinolo se nomma, le moine n'hésita point à le reconnaître. Il l'embrassa à plusieurs reprises, avec toute l'effusion d'un père qui revoit son fils après de longues années d'absence, et il lui demanda comment il se trouvait à Milan, malgré la proscription dont il était frappé.

Alpinolo aussitôt, avec l'accent de la haine la plus vive, et sans se ménager lui-même, lui raconta la suite de ses infortunes, la part qu'il avait eue au désastre de Pusterla, la trahison de Ramengo. Enfin, il lui révéla toute une série d'iniquités qu'il n'aurait jamais crues possibles. Mais ce récit n'expliquait point au bon frère la présence d'Alpinolo à Milan. Il le questionna à ce sujet; le jeune page lui répondit que c'était un secret qu'il avait juré de ne point trahir. Toutefois il ne fut pas difficile à Buonvicino de pénétrer ses desseins. Il lui conseilla, il lui ordonna même de ne pas se laisser entraîner par ses passions jusqu'à commettre un crime. Alpinolo lui répondit: «Mon père, vos reproches sont inutiles; je n'ai pas eu le courage d'accomplir mon serment. Votre image, gravée dans mon âme, m'a répété, plus éloquemment encore que vous ne pourriez le faire, ces sages avis que votre bouche autrefois prodiguait à mon enfance attentive. Ce n'est donc point de cela qu'il s'agit aujourd'hui; il faut sauver les Pusterla. Voulez-vous m'aider dans ce projet?»

Et il lui révéla ses plans, comment il avait, à prix d'or, corrompu le geôlier de la porte Romaine, et comment, à la faveur de son rôle de soldat, il espérait mener à bien une tentative d'évasion. Mais ce n'était pas assez de sortir de la prison, il fallait encore, pour la sécurité de ces infortunés, qu'ils eussent des moyens de quitter immédiatement un pays où tout était pour eux un péril. Il expliqua au moine comment il lui répugnait de mettre un nouvel étranger, un second mercenaire dans la confidence de son dessein, et tout ce qu'il avait à redouter d'une pareille confidence pour le succès de son entreprise. Il lui proposa enfin de se charger lui-même de tout ce qui pourrait favoriser la fuite des Pusterla, une fois qu'ils auraient franchi le seuil de la porte Romaine.

Partagé entre la raison, qui lui munirait les faibles chances d'une pareille tentative, et le désir qu'il avait de la voir réussir, hésitant entre les conseils de la prudence et les élans d'une amitié aussi vive que dévouée, Buonvicino fit d'abord quelques objections. Il redoutait d'aggraver le sort des Pusterla si leur projet ne réussissait pas, de précipiter vers leur ruine des êtres qu'il eût voulu sauver au péril de sa vie, et de décider, par une imprudente démarche, leur mort, qui n'était peut-être point encore arrêtée dans l'esprit de Luchino. Mais le page lui montra quelle folie il y avait à croire un moment à l'indulgence de l'amant tout-puissant et dédaigné de Marguerite; qu'ils n'avaient que la mort à attendre, et que, pour les arracher au dernier supplice, rien n'était trop téméraire ni trop dangereux. A moitié persuadé par ces raisons, entraîné surtout par le désir de sauver ses amis les plus chers, Buonvicino déclara qu'il se prêtait aux vues du jeune page, et il fut convenu entre eux que, toutes les nuits, près d'un noyer appelé le noyer de Quadrouno, hors du couvent de Breza, le moine tiendrait trois chevaux tout prêts, afin que Marguerite, Francesco, leur fils, et le courageux écuyer pussent immédiatement s'éloigner de la ville, gagner les frontières et braver dans d'autres contrées la fureur désormais impuissante du tyran.

Puis, après avoir demandé à Buonvicino de le bénir, Alpinolo se précipita hors du la cellule.

Cependant le jour fixé pour l'exécution était arrivé, et tandis qu'Alpinolo, tourmenté par la terreur ou enivré par l'espérance, se livrait à toutes les émotions de l'incertitude. Macaruffo de son côté, assis contre le mur de la prison, dans le corridor où il se tenait habituellement, comptait, en se cachant, les sequins que lui avait donnés Alpinolo. «Un, deux, trois... vingt... quarante-neuf, cinquante! Et ils sont à moi! pensait-il; une nuit m'envoie plus que je n'avais jamais espèré de toute ma vie!... Et moi, lourdaud, qui hésitais encore avant d'accepter! Oui, oui, on m'a bien nommé Lasagnone, le lourdaud. Demain à cette heure, si mes jambes me disent la vérité, j'arrive à la maison. Quelle surprise pour ma femme!» Et il se frottait les mains, et il riait si haut que le soldat de faction s'arrêta pour le regarder. Ce regard produisit sur lui l'effet que produit sur l'écolier, surpris en faute, le sourcillement d'un pédagogue en colère. Alors lui apparut le revers de la médaille; il se voyait surpris, arrêté, pendu. Un moment il se résolut à trahir le soldat qui l'avait payé et à tout révéler à Luchino. Mais la poltronnerie l'empêchait autant que la cupidité de réaliser cette perfidie, parce qu'il ne pouvait sortir de la prison sans être aperçu d'Alpinolo, et qu'il savait que la main du jeune homme ne serait pas lente à le percer d'un coup de poignard.

D'ailleurs, il n'était plus temps de reculer, l'heure était arrivée. Alpinolo vint relever la sentinelle, qui dormait debout.