Bientôt après, les deux époux étaient dans les bras l'un de l'autre. Minute de ravissement qui vaut des siècles de vie, félicité, extase, surprise, tout le cœur humain dans le baiser que ces lèvres, depuis si longtemps séparées, se donnèrent en se réunissant. Mais il fallait abréger ce moment d'ineffable ivresse; ce n'était pas le lieu de perdre le temps, même à être heureux. On remit entre les bras de Marguerite le jeune Venturino, fardeau sacré, précieuse charge, dont elle était privée depuis si longtemps, et qu'elle ne pouvait se lasser de couvrir de caresses. Quoiqu'il ne pût voir qu'il était dans les bras de sa mère, et qu'un ne l'en, eut point averti, l'enfant répondait aux baisers de l'inconnue par ces doux baisers de l'enfance, si pleins de charmante affection; puis, tous se tenant par la main dans l'ombre, reprirent leur marche silencieuse, guidés par Macaruffo.
Déjà ils ont passé le premier corridor; ils ont franchi la porte derrière laquelle dorment les gardes. Après avoir traversé un couloir obscur, ils entrent dans la cuisine du geôlier qui ferme derrière lui la porte et respire comme ayant accompli le plus difficile de l'entreprise. Une autre porte donnait sur une cour: ils l'ouvrent; là, en face, une poterne: cinq pas, sortir, sauter le petit fossé, et ils sont sauvés du péril; ils tendent l'oreille... tout est silencieux. Mais une sentinelle dormait, étendue sur un petit mur latéral à hauteur d'appui; Macaruffo, plein d'anxiété, l'indiqua à Alpinolo; mais celui-ci le poussant en avant, lui lit entendre par signes que ce n'était rien, et que le sommeil du soldat était profond. Tous étaient sur le seuil, précédés de Macaruffo et du jeune page. La lune, fendant les nuages, jeta comme une gerbe de rayons sur le front pâle de Marguerite, que Francesco et Alpinolo regardèrent avec amour, respect et compassion. L'enfant, lui-même, souleva sa tête d'ange, et de sa petite main écartant les cheveux qui lui cachaient le visage de celle qui le portait avec tant de tendresse, il reconnut sa mère. Quelle joie! pauvre petit!! «O ma mère! ma mère!» s'écria-t-il avec un cri aigu; et il lui jeta les bras autour du cou. Le froid mortel les saisit tous à ce cri. Marguerite ferma la bouche de son fils avec sa main; ce fut en vain, il était trop tard. La sentinelle, éveillée, leva la tête, vit plusieurs personnes réunies et cria: «A l'aide! aux armes!» Elle n'avait pas fini de hurler ces paroles, qu'Alpinolo lui avait tranché la tête; puis, de son sabre ensanglanté, il invitait ses compagnons à courir, à fuir, à s'échapper, pendant qu'il resterait à la porte, pour leur donner le temps de s'éloigner avant qu'on se mit à leur poursuite. Tout fut inutile; l'alerte était donnée; de tous côtés les soldats accoururent. Alpinolo
fit des prodiges de valeur; mais il tomba renversé d'un coup de sabre que Sfolcada Melik lui donna par derrière, et le combat fut bientôt terminé. Ou arrêta Macaruffo, malgré ses protestations, et bien qu'il eût espéré, dans la mêlée, dissimuler le rôle qu'il avait joué en se joignant aux soldats contre ses complices, il acquit bientôt la certitude que la vérité était connue à Sfolcada, et il se borna à des supplications qui se perdirent dans les airs.
Cependant Marguerite était dans les bras de son mari, et ils confondaient leurs larmes. Les cris de l'enfant éclataient sous la voûte. Ils ne se dirent rien dans ce moment terrible; Francesco s'écria seulement: «Ma bonne Marguerite!» et ces paroles, qui lui étaient chères dans les jours de la prospérité, résonnèrent si doucement aux oreilles de l'infortunée, qu'elle y puisa toute la force nécessaire pour supporter les insultes et les brutales railleries des soldats qui, les séparant de vive force, les reconduisirent chacun dans sa prison.
CHAPITRE XX.
UN MOINE ET UN PRINCE
rère Buonvicino veilla plusieurs nuits, attendant avec des chevaux les fugitifs près du noyer, comme il en était convenu avec Alpinolo. La nuit même où le jeune page tenta, comme nous venons de le voir, d'arracher les Pusterla aux horreurs de leur prison et au sort qui les menaçait, le moine l'avait passée en prières, partagé entre l'espérance et le désespoir, et lorsqu'il entendit chanter le coq du côté des chaumières voisines, «Ce n'est pas encore pour aujourd'hui,» se dit-il en renvoyant les chevaux avec leur guide; il revint au couvent de Brera. Le jour n'était pas encore parfaitement levé, et les paysans des bourgs voisins s'acheminaient vers Milan pour y vendre du lait, du raisin, des légumes. Ceux-ci portaient deux grandes corbeilles suspendues à leurs bras; ceux-là, deux jarres en équilibre sur leurs épaules; d'autres, des hottes pleines sur leur dos; quelques-uns chassaient devant eux leurs ânes, ou traînaient des chariots; quelques villageoises, les bras et le col nus, portaient des seaux de lait sur leur tête, en parlant entre elles de la tempête de la nuit passée, qui séparait l'été de l'hiver, de la prospérité ou des ravages de leurs champs et de leurs jardins, de la famille régnante, de la peste qui les menaçait, de leurs commères, de leurs amis; et elles comptaient d'avance les deniers que leur rapporterait la vente de la journée.