Il dormit.

Et moi, ô martyre! Je veillais dans l'effroi, car je sentais que les rêves fantastiques de l'opium allaient arriver et m'envahir.

A peine Paganini avait-il fermé les yeux du corps, que se déploya dans son âme une série de spectacles étranges.

Ce fut d'abord la vie de l'immensité, de l'infini, l'espace sans fin et remplis cependant par l'âme en ce moment. Cet espace n'était rempli que d'éther et d'une lumière auprès de laquelle les rayons du soleil n'eussent été que des ténèbres; sans foyer, elle était répandue partout également et semblait comme en repos; mais ce repos était une harmonie sublime, divine, perceptible par je ne sais quel sens nouveau et divin qui naît du sommeil; et Paganini, ravi dans ces illusions, aspirait ces sons, nageait dans cette harmonie, s'épanouissait, sans se réveiller, sous cette suavité indicible, car cette harmonie était Dieu lui-même.

Bientôt l'éther devint moins éclatant de lumière, parce que les étoiles et les planètes s'y précipitèrent à la fois; elles se suivaient en cadence, elles s'élevaient ou s'abaissaient avec des sons délicieux; d'autres fois elles tombaient ensemble et jaillissaient en foule, et c'était alors comme une musique immense et retentissante qui ravissait le cœur.

Ou bien une comète traversait d'un jet cet ordre d'harmonie, comme une céleste dissonance.

Et les nuages qui montèrent s'épaissirent de plus en plus sur ce magnifique spectacle; les étoiles plus pâles se voilèrent et disparurent, et l'espace rétréci fut rempli de vapeurs blanches et dorées; des formes légères se dessinaient dans ces vapeurs, et firent bientôt apparaître en se condensant douze femmes belles et pures comme des anges; elle étaient nues jusqu'à la ceinture, et les nuages sur lesquels elles se reposaient se soulevaient comme une mousseline vaporeuse, et les enveloppaient dans leurs plis.

Toutes les douze avaient des cheveux blonds et flottants, et une étoile de diamant ou de feu étincelait sur la ligne d'ivoire qui séparait leur belle chevelure. On ne voyait pas leurs yeux, car leurs longues paupières étaient abaissées sur l'instrument que chacune soutenait.

C'était un violon, un violon comme celui de Paganini; mais ce violon semblait animé et vivre, pressé qu'il était entre ce qu'il y a de plus beau dans la femme: il était soutenu sur le sein qui le soulevait, appuyé sur le cou, dont il remplissait le contour, et une joue rose et brûlante s'appliquait tendrement sur la table d'harmonie. Ainsi étreint avec la femme, l'instrument paraissait respirer et palpiter avec elle; un bras moelleux comme un cou de cygne s'arrondissait sous le manche et ramenait des doigts délicats sur les cordes, tandis que l'autre bras, aussi nu, promenait avec une grâce inexprimable l'archet sur l'instrument.

Toutes les douze jouèrent ensemble et à l'unisson un adagio comme les séraphins en soupirent devant le Seigneur.