Note 3: Partisans de l'affranchissement des noirs.

Eh quoi! les tortures, les angoisses convulsives de l'esclavage et leurs horribles traces n'opposent-elles pas un caractère sacré à l'être humain qui les subit, fût-il au physique aussi grotesque qu'un singe, aussi absurde au moral que le plus bénin des Nemrods qui donnent la chasse aux peaux rouges ou noires!...

«Bref, dit M. Norris père, tranchant amiablement la question, il y a une antipathie naturelle entre les deux races.»

M. Norris fils s'abstint de parler, mais il fit une laide grimace, et secoua délicatement ses doigts comme eût pu le faire Hamlet avoir manié le crâne de Yorrick; on eût dit que le sensitif Américain venait de toucher un nègre, et que la peau du noir avait déteint sur lui.

Averti qu'il s'était fourvoyé, et se trouvait sur un terrain peu sûr, Martin battit en retraite; pour rendre à la conversation son premier essor agréable et facile, il s'adressa aux jeunes personnes, dont la nette et brillante toilette, à l'unisson des petits souliers et des fins bass de soie, annonçait qu'elle étaient pas passées maîtres dans l'étude des modes françaises. De fait, si leur instruction sur ce point était tant soit peu arriérée, en revanche elle était des plus étendue. La sœur aînée surtout, que distinguait sa science en métaphysique, en hydraulique, ses connaissances approfondies des lois de la pression et des droits de l'homme, avait l'art de combiner ces divers talents de société de manière à les faire briller dans le discours, soit qu'on parlât chiffon, soit qu'on devisât de la perfectibilité humaine. L'heureux résultat de ce procédé, aussi instructif qu'ingénieux, était de plonger les auditeurs, en moins de cinq minutes, dans une sorte d'aliénation mentale.

Martin se sentit pris de vertige, et apercevant un piano, il en fit une planche de salut, et supplia l'autre sœur de chanter. Elle y consentit de bonne grâce. Alors commença un concert dont les demoiselles Norris firent tous les frais; les ariettes succédèrent aux airs de bravoure, puis vinrent les romances. Elles chantèrent de l'allemand, du français, de l'italien, de l'espagnol, du portugais, du suisse, de tout, hors de l'anglais. Leur langue natale, fi donc! c'était par trop vulgaire. Il en est des langues comme de bon nombre de voyageurs, gens d'assez mince étoffe, dédaignées au logis, mais distingués et choyés au dehors.

Il est probable qu'avec le temps les demoiselles Norris en seraient venues à l'hébreu, si elles n'eussent été subitement interrompues par l'Irlandais, qui, ouvrant la porte à deux battants, annonça d'une voix de Mentor:

«Le giniral Fladdock!

--Se peut-il! s'écrièrent simultanément les deux sœurs, suspendant aussitôt leur mélodie. Le général de retour!»

A cette exclamation, le général, en grand uniforme, paré comme pour un bal, s'élança dans le salon avec une telle impétuosité, qu'ayant, d'une de ses bottes, accroché le tapis et rencontré son épée en travers de ses jambes, il alla donner du nez sur le parquet, la tête la première, présentant aux regards consternés des spectateurs un petit point rond, chauve et luisant sur la sommité de son crâne. Ce n'était rien encore: assez replet de sa nature et fort serré dans ses habits, une fois que l'infortuné général fut à terre, il lui devint impossible de se relever; il resta donc gisant sur le ventre, se tortillant, et faisant faire à ses bottes toutes sortes d'évolutions dont un ne trouve point d'exemples dans les fastes militaires.