Nos jeunes gens au teint blafard
Sont joyeux comme un corbillard.
Amis, voilà, oui c'est bien là.
C'est cela qui m'enrhume!
«Tous ces gens-là, sont insipides, disait-il deux jours avant sa fin; il est temps que j'aille un peu m'égayer chez les morts!»--O Wollis! peux-tu nous dire si en effet l'autre monde est plus gai que celui-ci?
Paris n'est pas encore remis de la surprise mêlée d'effroi que lui a causée l'assassinat de la malheureuse veuve Senépart. Jamais l'Ambigu-Comique, dont le mari de cette pauvre vieille femme a été longtemps directeur, n'a offert, dans ses plus noirs mélodrames, un crime plus singulièrement horrible que ce crime commis en plein jour, avec une audace et un sang-froid épouvantables. Ou sait que l'assassin se nomme Ducros; il est âgé de vingt et un ans et appartient à une honorable famille de Toulouse. Ducros était venu perfectionner à Paris ses études de pharmacie, disent les journaux. Quel perfectionnement! Trois jours après son arrivée il étranglait madame veuve Senépart et la volait. Ducros a la voix douce, les manières douces, le regard doux. On peut dire,--qu'on me pardonne cet humble assemblage de mots,--qu'il assassinait son monde avec politesse. Au moment où il sortait d'étrangler sa victime, tandis qu'elle était palpitante et râlant encore, quelqu'un le vit, le chapeau à la main, s'inclinant sur le seuil de la porte, dans l'attitude d'un homme qui se défend contre un excès de prévenance: «Non, madame, disait-il, ne vous dérangez pas; rentrez chez vous, je vous en supplie; je ne souffrirai pas que vous me reconduisiez plus loin.» Il parlait ainsi pour donner le change et faire attester au besoin, si ou l'accusait, qu'à l'instant où il avait quitté la veuve Senépart, elle vivait encore, puisqu'elle voulait à toute force le reconduire jusque sur le palier.
On a raconté comment, après le meurtre, il était allé chez M. Senépart fils, auquel il était particulièrement, recommandé par d'honorables habitants de Toulouse, et comment il se rendait chez une nièce de sa victime au moment où il fut reconnu et arrêté; mais voici un fait qui n'a pas été publié. Deux jours avant le crime, M. Senépart fils, voulant faire honneur à ces lettres de recommandations, invita Ducros à dîner. Ducros vint: on dîna bien et gaiement; l'homme qui devait bientôt étrangler la mère reçut de la main confiante du fils le vin et le pain de l'hospitalité. Le dîner fini, M. Senépart s'excusa, pour raison d'affaires, d'être obligé de sortir: «Eh bien, dit Ducros, je finirai la soirée avec madame.»--M. Senépart, récemment marié, n'habitait pas avec sa mère.--D'abord il fut sur le point de céder à la proposition de Ducros; puis, toute réflexion faite, il fit comprendre à son hôte qu'il ne serait pas convenable de sa part de rester toute une soirée seul avec une jeune femme qui le voyait et le recevait pour la première fois. Cette insinuation parut vivement contrarier Ducros. Il se retira cependant en disant: «J'irai au spectacle!» II alla en effet au théâtre des Variétés, où il se divertit beaucoup à voir Bourré et Le Gamin de Paris.
La jeune dame Senépart raconte avec terreur ce dîner, et l'insistance que mit Ducros à vouloir rester près d'elle pendant l'absence de M. Senépart. L'horrible catastrophe qui suivit cette soirée, certaines marques d'impatience, certains regards rapides et inquiets, qui n'avaient alors aucun sens pour madame Senépart, et qu'elle explique aujourd'hui, peuvent faire soupçonner que Ducros aurait tenté ce soir-là contre la bru le crime qu'il accomplit le surlendemain sur la belle-mère.
On annonce l'arrivée à Paris de l'ex-régent Espartero. L'ordre est arrivé de lui préparer un appartement à l'hôtel Meurice. Espartero s'ennuie à Londres; le spleen le gagne; ses médecins lui ont conseillé Paris. Il faut donc compter sur Espartero, et le mettre un nombre des curiosités de cet hiver. Mais qu'il s'y attende: quand on l'aura vu une fois manger un bifteck au Café de Paris prendre sa demi-tasse chez Torloni, et jouer sa partie de whist au Cercle des étrangers, tout sera dit, personne ne le regardera plus. Zurbano durerait un peu plus longtemps; mais Zurbano ne viendra pas; il s'est fait définitivement ermite, et habite, suivant les correspondances de Madrid, un petit village des environs de Valence, où il a ouvert un débit de cigarettes. O vanitas vanitatum!
Quelque chose fait plus de bruit que la prochaine arrivée d'Espartero. Ce quelque chose vaut bien la peine en effet qu'on s'en occupe.--Ah! de grâce, dites-nous ce quelque chose?--M. Berryer va convoler en secondes noces. Si nous nous mariions, vous, moi ou mon voisin, l'affaire ne ferait pas le moindre bruit; à peine si le bedeau de la paroisse s'en douterait. Mais M. Berryer, diable! prenons garde; toutes les cloches de la vieille monarchie vont carillonner. M. Berryer était veuf depuis à peu près un an. Veuf, il épouse une veuve, madame de Sommariva. Feu M. de Sommariva était, comme ou sait, un grand amateur des beaux-arts; sa galerie de tableaux et de sculpture passait pour une des plus riches qu'un simple particulier eût jamais possédées. Elle a été vendue publiquement après sa mort. Quoi qu'il en soit, M. Berryer, en prenant possession de l'hôtel de Sommariva, y trouvera bien encore quelque statue de Démosthène ou de Cicéron pour lui tenir compagnie.