M. Étienne, au nom de l'Académie Française, a prononcé une allocution sobre de mots et abondante en aperçus ingénieux, en rapprochements pleins de bonheur. Le hasard de la présidence, qui avait désigné un auteur dramatique pour cette mission, avait en quelque sorte voulu dissimuler les cruautés de la mort. Cinq auteurs qui s'étaient illustrés à la scène faisaient primitivement partie de la commission du monument de Molière: Alexandre Duval, Népomucène Lemercier, Casimir Delavigne, MM, Étienne et Scribe. Ces deux derniers seuls sont demeurés, et celui qui a porté la parole a fait entendre un langage au patriotisme duquel les mânes de ses confrères morts auront tressailli, comme son collègue survivant aura pu sourire à son esprit, et applaudir avec la foule à son heureuse et éloquente inspiration.

M. Samson, parlant au nom de la Comédie-Française, a été plein de convenance et de goût. M. Arago, représentant la commission du monument, s'est montré, comme toujours, orateur aux hardiesses heureuses. Il venait le dernier, et l'étude à laquelle il s'était livré était complète et étendue. Il a su néanmoins éviter les redites, et malgré les rigueurs de l'atmosphère, ne paraître long à aucun de ses auditeurs. Nous en avons seulement remarqué un, qui devait probablement être un sténographe des Chambres, qui disait, la figure gelée, luttant la semelle et se frottant les mains pour combattre le froid: Sensation aux extrémités.

Après ces discours prononcés, les orateurs, accompagnés des présidents et secrétaires des cinq Académies, sont montés dans l'intérieur du monument, et la foule a vu une couronne de laurier se poser sur la tête de la statue: les applaudissements ont retenti. Une boîte renfermant un exemplaire des œuvres de l'immortel auteur, un exemplaire de l'Histoire de la vie et des ouvrages de Molière (5), le livret publié par la commission, et une magnifique médaille qu'elle avait fait graver à l'occasion de cette réparation mémorable, a été déposée et scellée dans le monument. Nous avons fait reproduire cette médaille, œuvre remarquable d'un artiste distingué, M. Cannois, dont, chacun pourra de nouveau apprécier le mérite éminent, et dont les membres de la commission louaient le désintéressement (6).

Note 5: Les gravures de la statue de Molière, par M. Seurre aîné, et des deux statues de M. Pradier, que nous donnons aujourd'hui, nous sont communiquées par M. Hetzel, libraire rue de Richelieu, 76, et font partie de l'illustration de la troisième édition de l'ouvrage de M. Taschereau, qu'il vient de publier avec des additions nombreuses et importantes. Un magnifique volume, format anglais; prix: 5 fr. 50 c.

Note 6: Il a été tiré un certain nombre d'exemplaires de cette médaille, que l'on trouvera au domicile de l'artiste, rue du Faubourg-Saint-Germain, 37.

Vue du Monument de Molière pendant l'inauguration.

Le cortège est revenu dans le même ordre et au bruit des mêmes fanfares au péristyle du Théâtre-Français, où il s'est séparé.

A la même heure, la jeunesse des Écoles, que des mesures, uniquement motivées sans doute par le peu d'étendue de l'emplacement servant de théâtre à cette fête, en avaient tenue à l'écart, se rendait, dans un ordre qui témoignait d'un bon esprit et d'un sentiment vrai d'admiration et de respect, devant la maison de la rue de la Tonnellerie où l'on crut longtemps que Molière était né, et où se trouve encore placé, dans la façade, le buste posé avant que les recherches de MM. Beffara et Guérard ne nous eussent appris qu'il est effectivement né rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étuves, dans la maison numérotée 96. Là, le cortège a déposé des couronnes d'immortelles devant le buste de l'ancien élève du Collège, de Clermont (aujourd'hui Louis-le-Grand), de l'ancien élève en droit de la faculté d'Orléans, la plus rapprochée de Paris, où l'on ne professait alors que la théologie.

Le soir, la foule se pressait au Théâtre-Français et à l'Odéon pour assister à la représentation du Tartufe et du Malade imaginaire, joués simultanément sur les deux rives. Nous ne doutons pas que les émotions n'aient été vives à l'Odéon; à la Comédie-Française, où nous nous étions rendu, les acteurs auront été contents du public, car il s'est montré content des acteurs. Chacun de ceux-ci semblait se reporter à deux siècles et avoir encore Molière pour directeur.--Entre les deux pièces, Beauvalet a fort bien lu le poème de madame Colet, couronné par l'Académie Française.--Puis est venue la Cérémonie de réception du Malade imaginaire à laquelle présidait Régnier, qui, le matin, s'était vu rendre grâce par les orateurs d'avoir eu l'idée, dans une circonstance unique, de renouveler une tentative où les efforts de Lekain avaient échoué, et qui, le soir, a été applaudi, comme il l'est toujours, pour sa verve et son esprit de comédien. Samson, Provost, Firmin, Ligier, Geoffroy, Beauvalet, mesdames Desmousseaux, Rachel, Anaïs, Plessy, Rohan, se sont également vus accueillis par les bravos du parterre. La journée y été bonne pour Molière et pour ses plus dignes interprètes.