Le spectacle était commencé et la salle complètement obscure. Pour ne déranger personne, je pris, la première place venue restée libre, à l'extrémité d'un banc.

J'étais là depuis quelques minutes, et déjà le spectre fantasmagorique de Catherine II succédait à celui de Frédéric le Grand, lorsque ces mots, prononcés à voix basse derrière moi, frappèrent mon oreille: «Perfide! nierez-vous encore votre coupable intelligence?»

Cette voix ne m'était point étrangère, et quand les ténèbres furent dissipées, je reconnus dans ma voisine Henriette Werner; Braun était place derrière elle, et près de celui-ci Clémentine avec son amie. Pour achever de me déconcerter, le misérable Reich, assis devant nous, poussait le coude de son voisin pour le rendre attentif à notre situation embarrassante. On rit, on chuchota, et au moment où Voltaire paraissait sur la toile la patience me manqua et je sortis sans savoir où j'allais.

IV.

Ce fut dans la rue seulement que je réfléchis combien cette fuite ridicule nous exposait aux nouveaux traits de la médisance. Était-ce ma faute si, ébloui par la lumière du dehors et entrant tout à coup dans l'obscurité j'avais, sans reconnaître personne, pris place à côté d'Henriette? C'était encore bien moins la sienne; et le tort que pouvaient faire les mauvaises langues à sa réputation me chagrinait beaucoup plus que la petite bouderie à laquelle je devais m'attendre de la part de ma fiancée.

Je rentrai dans la salle, et me plaçai de manière à pouvoir tout observer sans être aperçu. Clémentine et Braun causaient ensemble vivement, et sans doute il était question d'Henriette et de moi, car le maudit chambellan s'approcha d'eux avec son vilain rire sardonique. Je ne me possédais plus de fureur et je l'aurais étranglé volontiers, lorsque je vis Henriette porter plusieurs fois son mouchoir à ses yeux.

Enfin, la toile étant tombée, la foule s'écoula, et, à mon grand étonnement, Braun offrit son bras à ma fiancée, qui l'accepta en jetant un regard dédaigneux sur la pauvre Henriette.

Celle-ci sortit avec une tante qui était venue passer chez elle le temps de la foire. Je les suivis, tout à coup des cris d'alarme se firent entendre; la foule, épouvantée par des chevaux fougueux, s'écartait en tumulte:--à quelques pas de moi, Henriette cherchait avec inquiétude sa tante, qu'elle avait perdue. Devais-je la laisser seule dans l'embarras?

«Ah! votre rencontre porte malheur!» s'écria-t-elle douloureusement; mais elle ne pouvait en ce moment se passer d'un appui, elle dut agréer le mien.

Elle prit donc mon bras, et nous cherchâmes ensemble sa compagne; mais la foule s'étant dissipée, nous jugeâmes qu'elle était retournée seule au logis, et nous en primes aussi la route.