Histoire de la Semaine.
Il semble vraiment que les orages parlementaires n'attendent pour gronder que la mise sous presse de l'Illustration, et que les éclats de la tribune soient provoqués par le bruit de nos machines. Ce qui nous était arrivé pour le numéro précédent s'est renouvelé pour celui-ci. Nous avions laissé la Chambre dans la discussion fort calme du paragraphe de l'adresse relatif à la loi annoncée sur la liberté de l'enseignement; rien n'avait passionné l'assemblée, ni un discours de M. de Carné, modéré dans la forme, mais plein d'exigences assez immodérées, ni une excellente réponse de M. le ministre de l'instruction publique, qui avait trouvé une sympathie presque générale. Nous avions vu voter le paragraphe sans conteste; notre numéro, croyant avoir tout dit, se mit à rouler sous la presse, afin de pouvoir le lendemain rouler vers nos abonnés des départements. A ce moment même fut mis en discussion le paragraphe final du projet, où la commission proposait de flétrir la démarche des visiteurs de Belgrave-Square. MM. Berryer et de Larochejaquelein, amenés à la tribune, et mettant à profit l'enseignement qu'ils avaient reçu du débat préliminaire, après avoir donné de courtes explications pour justifier leur conduite, se firent avec vivacité accusateurs à leur tour. M. le ministre des affaires étrangères, trop confiant dans son immense talent et dans l'énergie de sa forme oratoire, pensa, quelle que fût sa situation particulière, pouvoir repousser l'attaque et dominer les impressions de l'assemblée entière. Sans chercher à tourner la difficulté, il crut s'en rendre maître en l'abordant de front, et en commençant sa première phrase par: J'ai été à Gand. Prononcés une seule fois, ces mots auraient pu n'être pas sympathiques à toute l'assemblée; répétés à diverses reprises, ils en firent bouillonner et en soulevèrent une immense partie. Rien ne peut rendre la physionomie de la Chambre durant cette scène, dont l'histoire parlementaire n'a point offert le pendant depuis un grand nombre d'années. Les interpellations les plus vives, les reproches les plus cruels furent adressés, par une foule de membres siégeants sur les bancs de la gauche et du centre gauche, à l'orateur, qui reprenait sans cesse et fatalement sa phrase fatale: J'ai été à Gand. Le président du conseil, le maréchal Soult, celui qui fit tirer les derniers coups de canon à Toulouse et à Waterloo, pouvait, lui, aborder la tribune avec autorité dans une circonstance où il s'agissait de fidélité et de patriotisme. Sa gloire et ses vieux services auraient été plus éloquents que les voix les plus habiles; car cette pénible séance a prouvé qu'il est dans les luttes politiques des circonstances où le talent, seul, peut demeurer impuissant. Après l'illustre maréchal, M. Odilon Barrot n'aurait pas eu à prononcer, aux applaudissements de la majorité de l'assemblée, une sentence écoutée sans protestation. Le samedi, la Chambre, tout émue encore de l'orage qui, la veille, avait grondé jusqu'à huit heures du soir, s'est occupée des termes mêmes du paragraphe en discussion. Il faut le croire, la préoccupation fatale qui, la veille, avait porté le cabinet à choisir M. le ministre des affaires étrangères pour son organe, qui avait poussé ce ministre redire sans cesse, malgré la Chambre et peut-être lui-même, ces quatre mots irritants, cette même préoccupation a porté le ministre à vouloir maintenir, dans la rédaction du projet d'adresse une expression qui empêchait le vote d'avoir un caractère d'unanimité, coupait la Chambre en deux fractions presque égales et aliénait au cabinet l'appui d'hommes disposés jusque-là à marcher avec lui. En vain, ces inconvénients, ces dangers véritables ont-ils été exposés d'avance; en vain M. de La Rochejacquelein est-il venu annoncer, par une déclaration qui a ému la Chambre, que c'était l'exclusion d'un certain nombre de ses membres qu'elle allait prononcer, on s'est obstiné aux bancs ministériels, et une majorité de quinze voix a prononcé la flétrissure.--Déjà ce vote a porté de tristes fruits; les députés condamnés par ce jugement insolite ont protesté en résignant leurs mandats; de vives paroles ont été échangées entre les ministres et les députés, hier encore ministériels, mais qui ont cru devoir laisser le ministère s'engager seul dans la voie ou ils ne pouvaient consentir à le suivre. M. de Salvandy a été amené à adresser sa démission d'ambassadeur de France à Turin. M. de Salvandy a été porté par des suffrages de la Chambre à la vice-présidence; c'est un honneur qui lui a toujours été rendu depuis la session de 1840, où il dirigea la discussion de la loi sur les fortifications. M. de Salvandy comptait parmi les membres parlementaires du cabinet présidé par M. Molé. L'avoir mis dans la nécessité de s'éloigner avec éclat, c'est une véritable faute, que dissimulera mal le retrait aujourd'hui annoncé de cette démission, par suite d'obsessions persévérantes auprès du démissionnaire. Mais n'est-ce pas une faute bien autrement grave encore d'avoir fait naître une situation où le jugement de la majorité de la Chambre se trouve déféré au jugement de la majorité électorale, de cette souveraineté nationale dont on a, précisément dans la même phrase, proclamé la toute-puissance. Voilà donc les électeurs appelés à prononcer entre les flétris et les flétrisseurs. Sans nul doute, le voyage à Belgrave-Square n'obtiendrait point une majorité d'approbateurs dans le pays, et, s'il s'agissait de se prononcer sur l'opinion que l'on doit en avoir, les électeurs pourraient faire défaut aux démissionnaires. Mais ne pourront-ils pas voir, au contraire, dans le vote qui leur est demandé, une occasion de se prononcer contre les coups d'État par les majorités, toujours d'autant plus violentes qu'elles sont moins sûres de se maintenir? Enfin, ne pourront-ils pas à leur tour, et en sens inverse, absoudre et condamner, nous ne dirons pas flétrir? Quelle situation se sera-t-on faite, si les exclus sont renvoyés à la Chambre? Le retour de ces condamnés, dont le pays aura mis la condamnation à néant, ne pourra-t-il pas amener la nécessité de faire comparaître tout entière, devant les électeurs, la Chambre qui a pris part au jugement? Nous voyons le mauvais effet et les pénibles résultats qu'a déjà produits le vote du 27; nous voyons tous les périls dont il menace l'avenir; nous cherchons vainement ce qu'on peut s'en être promis en force, en stabilité, en durée.
De l'autre côté de la Manche se poursuit ce procès où les ministres anglais, qui ont cru devoir l'intenter, ont également fait trop beau jeu aux accusés. Nul incident remarquable n'est venu depuis huit jours marquer les débats de la cour de Dublin. O'Connell prend de nombreuses notes pendant les dépositions, du reste assez insignifiantes, des témoins; mais il ne se fait pas faute de quitter l'audience pour se rendre à la séance hebdomadaire de l'association, présidée par M. Smith O'Brien, descendant des rois d'Irlande. Le journal a rapporté une histoire qui, vraie ou inventée, peut donner une idée très-exacte de la situation recherchable et glorieuse, à leurs yeux et aux yeux de leurs concitoyens, que l'on a faite aux prétendus conspirateurs. M. Steele, un d'eux, est, dit cette feuille, fort désireux d'obtenir, par une condamnation, les honneurs du martyre. Il s'agite sur son banc, gesticule, parle de manière à jeter parfois quelque trouble dans l'audience. Le président lui aurait dit sévèrement: «M. Steele, si vous ne vous tenez tranquille, je vous fais rayer de la liste des accusés.» Et aussitôt M. Steele de se taire et de demeurer immobile. Les plaidoiries ont commencé, et le premier organe de la défense, M. Sheel, membre du Parlement et avocat de M. John O'Connell, a prononcé un discours dont l'effet a dépassé tout ce que son éloquence habituelle a jamais produit d'émotion et d'enthousiasme.--Le ministère anglais envoie chaque jour de nouvelles troupes en Irlande, comme pour donner à penser que le maintien de la tranquillité est dû à ce déploiement de force armée, et non à l'autorité morale d'O'Connell et à l'influence du clergé catholique.
La presse anglaise a été sévère, mais juste dans les appréciations auxquelles elle s'est livrée à l'occasion de la mort de sir Francis Burdett, que nous avons annoncée dans notre dernier numéro. Cet homme, qui vient de finir tory et presque oublié, avait, pendant quarante ans, servi aux premiers rangs du parti populaire, et avait acquis et su longtemps conserver un immense renom. En 1796, il entrait à la Chambre des Communes et venait combattre pour cette réforme parlementaire que l'Angleterre n'a obtenue qu'à quarante ans de là. Francis Burdett combattait alors pour elle à la tribune, dans les tavernes les plus fréquentées, dans les réunions populaires les plus nombreuses. Il était le héros des hustings et savait partout enlever des applaudissements passionnés. Sa vie fut longtemps un combat où il fit preuve d'un ardent patriotisme et d'un courage exalté. Élu en 1807, par Westminster, qu'il a représenté pendant trente années consécutives, il se vit poursuivre par le ministère, qui cherchait à se défaire à tout prix d'une opposition fort peu ménagée, à l'occasion d'une lettre adressée par lui à ses commettants au sujet de poursuites dirigées par la Chambre des Communes contre un libelliste, Gales Jones, dont il s'était constitué le défenseur. Arrêté par ordre de la Chambre, conduit à la Tour de Londres, il protesta contre ces mesures, devint l'occasion d'une collision sanglante entre le peuple et la force armée, fut mis en liberté par l'effet de la prorogation du Parlement, et poursuivit sans succès l'orateur des Communes, le sergent d'armes et le constable de la Tour. En 1819, après les troubles de Manchester, où le peuple fut sabré avec barbarie, sir Francis Burdett adressa à ses commettants une lettre énergique sur cet événement horrible, et fit dans la Chambre des Communes les plus grands efforts pour en faire punir les fauteurs. Mis en cause lui-même pour l'illégalité de son langage, il fut condamné à trois mois de prison. Après avoir subi sa peine, il recommença de nouveau ses attaques avec la même ardeur, mais encore sans succès. En 1837, Francis Burdett prêta son appui au cabinet de lord Grey, et, par son influence, aida ce ministère à taire adopter les réformes dont il a doté le pays. Mais, par la plus étrange et la plus brusque de toutes les variations, qui en serait en même temps la plus inexplicable, si l'âge, qui, en attiédissant les convictions, développe quelquefois l'égoïsme, ne pouvait servir à la faire pardonner, Francis Burdett, qui avait consacré une si grande partie de sa vie à la défense des idées radicales, sous prétexte que lord Melbourne se livrait trop au radicalisme, rompit tout à coup avec les whigs, et se jeta dans le torysme. Ce changement, nous craignons de dire cette trahison, lui fit perdre le mandat de Westminster qu'il remplissait depuis si longtemps. Il fut obligé de recourir à un bourg pourri de son nouveau parti pour pouvoir rentrer à la Chambre, où il avait perdu toute influence, comme il s'était vu destitué dans le pays de toute popularité. Sir Francis Burdett s'était donc politiquement survécu. Il est mort délaissé de chacun depuis plusieurs années, car, en Angleterre, la trahison politique ne fait ni profit ni honneur.
Sir Francis Burdett.
L'Espagne voit se poursuivre la lutte de ses gouvernants et du sentiment national. Saragosse a eu ses désordres, ou plutôt sa résistance à l'occasion du désarmement de la milice. La capitale a été agitée. Les élections complémentaires de la province de Madrid ont toutes été progressistes. M. Olozaga a obtenu une majorité de 180 voix; M. Martinez de la Rosa, nommé ambassadeur en France, n'a pu être réélu, malgré les efforts du ministère.
Les tribunaux ont encore, cette semaine, attiré chez nous l'attention publique. Le procès Poulmann, dont nous avions annoncé l'ouverture, s'est terminé par la condamnation à mort du principal accusé, qui ne s'est pas pourvu en cassation.--L'ex-notaire Lebon, condamné à Paris pour abus de confiance, renvoyé pour faux devant la Cour d'assises d'Orléans, y a été acquitté par le jury. Le Journal du Loiret nous a fait connaître, à cette occasion, un de ces dévouements fabuleux devant lesquels il faut s'incliner. Une femme d'un âge avancé, à laquelle Lebon a fait perdre sa fortune, montant à des sommes considérables, s'est résignée, par sentiment de charité, à partager la captivité de celui qui l'a ainsi dépouillée. Cette femme, d'une piété sans égale, s'est faite prisonnière pour demeurer avec Lebon et lui donner tous les soins et les consolations que peut exiger son état. Avant qu'il fût amené à Orléans, pour les débats du procès où il vient de figurer, elle était venue préparer d'avance son logement dans la prison. Un prêtre accompagnait également Lebon.--Un mandat d'amener a été lancé par le juge d'instruction du tribunal d'Auch contre une jeune femme soupçonnée d'avoir empoisonné son mari. Elle avait elle-même, pour répondre aux accusations publiques, provoqué l'exhumation du corps du défunt. C'est à la suite de cette opération que le mandat a été lancé. Madame veuve Lacoste, c'est le nom de l'accusée, qui n'a que dix-huit ans, s'y est soustraite par la fuite; mais elle a adressé à M. le procureur du roi d'Auch une lettre dans laquelle elle déclare que sa santé seule la détermine à prendre ce parti, et qu'elle se constituera prisonnière dès que l'instruction de son affaire sera terminée, et alors que, les débats étant devenus prochains, elle se verra exempte du supplice, qui serait mortel pour elle, d'une détention préalable.
L'arrondissement d'Abbeville vient d'être le théâtre d'un événement épouvantable. Le feu a éclaté dans la filature de chanvre de la société dite de Pont-Remy. Au premier signal d'alarme, le trouble et la confusion se sont répandus dans cet immense établissement, composé de vastes bâtiments ayant tous trois et quatre étages. Des ouvriers se sont précipités en foule pour fuir le fléau, qui menaçait de tout dévorer. Ceux des étages inférieurs sont parvenus à s'échapper en sortant par les fenêtres, par les portes, par toutes les issues qui se présentaient; mais ceux des étages supérieurs se sont trouvés entassés dans les escaliers. Alors a eu lieu la scène la plus horrible: d'une part, le feu qui gagnait toujours, les tourbillons de flammes, de fumée, les cris du dehors; et, de l'autre, ces malheureux qui voulaient tous s'enfuir, et encombraient eux-mêmes les passages. Ils tombaient par masses dans les escaliers, cherchant à passer les uns sur les autres. Se pressant, s'étouffant, les blessés poussaient d'horribles plaintes, que n'écoutaient pas les autres, pressés de s'enfuir à tout prix. Enfin, quand on s'est rendu maître du sinistre, ce qui n'a eu lieu qu'après des efforts inouïs, on a compté neuf cadavres mutilés et défigurés, et un grand nombre d'infortunés blessés et estropiés, plusieurs même pour le reste de leurs jours.
L'Académie Française s'est encore vu enlever par la mort Charles Nodier, auquel nous consacrons aujourd'hui une notice spéciale.--M. de Leyval, ancien député, l'un des 221 volants de l'adresse de 1830, est mort dans le département du Puy-de-Dôme.--Un neveu de Guymon de La Touche, l'auteur d'Iphigénie en Tauride, est mort dans un hôpital de la Haute-Vienne; ce malheureux ne possédait plus pour tout bien que le manuscrit original de la tragédie de son oncle.--Enfin deux notabilités napolitaines, beaucoup mieux partagées par la fortune, le marquis de Turri et le marquis de Mascara, ont également cessé de vivre, laissant à l'ordre des jésuites 50 à 60 millions de francs. Mais leurs parents ont fait opposition à la délivrance des legs, pour cause de captation, et la justice est saisie de cette double instance.