Le Bouquiniste et le Bouquineur.
Aujourd'hui il règne encore, mais il ne règne plus seul. Deux autres marches se partagent sa couronne odorante; l'un étale ses gracieuses richesses dans le riche quartier de la Chaussée-d'Antin, et déroule aux pieds de la Madeleine son merveilleux, tapis aux mille couleurs, aux mille parfums; l'autre, plus modeste, mais plus joyeux, plus animé, improvise chaque semaine un ravissant parterre autour des cascades du Château-d'Eau, à l'extrémité du boulevard Saint-Martin, au commencement du boulevard du Temple; c'est là que le jeune fantassin sentimental retrouve la petite bonne, sa payse, à laquelle il offre en soupirant l'humble bouquet de violettes, ou le vase de giroflée; c'est là qu'accourent, de tous les ateliers d'alentour des troupes rieuses de folâtres ouvrières; l'actrice des boulevards, en négligé du matin, s'y promène comme dans son jardin, et vient choisir les fleurs favorites dont elle emplira les vases de sa cheminée et la rustique jardinière de son mystérieux boudoir;--le bon bourgeois du Marais, qui l'a applaudie la veille à l'un des théâtres voisins, la reconnaît, et se range respectueusement pour la laisser passer. Il serait fort tenté de lui adresser un galant madrigal; le lieu et la circonstance prêteraient si bien à la comparaison poétique; mais on pourrait le voir et l'entendre, et madame son épouse ne plaisante pas sur un pareil sujet; il résiste à la tentation, et va marchander une botte de mouron pour ses serins: c'est plus sage.
En traversant l'antique quai aux Fleurs, ce pays limitrophe du pays Latin, n'avez-vous pas entendu le cri nasillard du marchand d'habits. C'est dans ce quartier, peuplé de jeunes étudiants, que le marchand d'habits exerce de préférence son industrie quelque peu israélite. Il sait que l'étudiant de première année ne tardera pas à vouloir se défaire de sa défroque provinciale, pour l'échanger contre un fac-similé de la peau du lion parisien; que celui de seconde ou de troisième année a souvent des besoins imprévus vers le 15 du mois, alors que la trop mince pension paternelle est déjà épuisée, et que les jeudis de la Chaumière, les lundis du Prado, les samedis de l'Opéra, au temps du carnaval, exigent impérieusement un supplément de budget dans l'escarcelle du besogneux habitant de la rue Saint-Jacques et de la rue de La Harpe. Voilà le marchand d'habits, joyeux, mes pauvres compagnons! Vendez lui l'utile pour avoir l'agréable; vendez lui le manteau, le pantalon, la redingote, pour avoir de quoi payer le costume de débardeur ou de ravageur. Écoutez; c'est lui qui passe; Marchand d'habits! habits... habits... Appelez-le! sifflez-le! il vous a vu... il monte... le voilà dans votre mansarde. Il salue à peine; il jette un regard observateur autour de lui, et suppute le prix qu'il vous offrira d'après l'urgence de vos besoins, que lui révèle le délabrement de votre chambre. Plus l'urgence sera impérieuse, plus le besoin sera grand, plus bas sera son prix! Telles sont ses mœurs commerciales!--De ce superbe manteau de cinquante écus, il vous offrira avec efforts vingt livres... de ce pantalon de cashmir, six francs... de cette redingote toute neuve, dix ou quinze francs tout au juste... et, par-dessus le marché, il vous demandera en vieux gilet, ce vieux chapeau, ces vieilles boîtes!--Vous vous récriez; vous l'appelez juif, arabe, usurier!--Il vous tourne stoïquement les talons, passe la porte, et descend lourdement l'escalier, bien convaincu que vous le rappellerez, et que vous finirez par accepter son marché usuraire; il vous compte alors vos trente-cinq ou quarante livres, tout en vous faisant remarquer que vous faites une excellente affaire, que vos effets tout neufs sont dans un état pitoyable, et qu'il lui faudra dépenser plus de soixante francs en réparations.--Puis il s'éloigne emportant son butin; et, parvenu dans la rue, il vous lance d'une voix narquoise et moqueuse son cri d'oiseau de proie: Mar....chand d'habits... habits... habits...
En passant sur le Pont-Neuf, nous pouvons remarquer une des plus curieuses petites industries en plein vent qui s'exercent sur le pavé boueux de la capitale. Voyez ce vieux bonhomme déguenillé, et sa digne et symétrique épouse, assis, dès le matin, sur de vieilles chaises placées tout au bord du trottoir, et tournant le dos à Henri IV. La partie inférieure de ce siège grossier est fermée, et forme une boîte; au milieu du dossier est fixé un poteau, qui s'élève peu majestueusement vers les regards des passants, et supporte un écriteau où sont barbouillés ces mots, dans lesquels la grammaire et la syntaxe hurlent et miaulent de la façon la plus terrible: Jean et sa femme tond les chiens--coupe la queue aux chats--et va-t-en ville.
Vue du Marché aux fleurs du Château-d'Eau.
On se demande comment ces braves gens peuvent gagner leur vie au moyen de cette bohémienne industrie. C'est à peine si, au fort de la canicule, on voit une vieille rentière du Marais, ou un vénérable employé à douze cents francs, amener, par-ci, par-là, un client, ou plutôt un patient, à ces estimables barbiers de la race canine; et encore l'opération n'est-elle guère mieux payée qu'une barbe ou une coupe de cheveux humains! Comment donc font-ils pour vivre?.... C'est ici que l'industrie a besoin de toutes ses ressources infinies pour pouvoir donner le pain et le gîte à ses fidèles et humbles sectateurs. Si Jean et sa femme travaille rarement sur le trottoir du Pont-Neuf, il faut croire que, plus souvent, il va-t-en ville, qu'il a des pratiques assez bien douées par la fortune pour se faire tondre et accommoder à domicile, trouvant trop roturier, trop peuple de venir s'étendre sur le dos, les quatre pattes en l'air et le museau renversé, sur le pavé du pont, aux yeux de tous les passants, pour livrer leur toison aux ciseaux de ces artistes en plein vent. Les chiens et les chats de bonne maison sont un peu plus aristocrates que cela!--Aux profits de cette clientèle secrète, Jean et sa femme ajoutent encore ceux de la traite de leurs clients et des descendants de ceux-ci. Le caravansérail dans lequel ils enferment leur marchandise vivante, c'est précisément cette espèce de boîte que forme la base de leur chaise: c'est là que le petit chien et le jeune chat sont emprisonnés pêle-mêle et vivent, dans la meilleure intelligence, de la maigre bouillie qu'on leur distribue deux fouis par jour, jusqu'à ce qu'un chaland compatissant les retire de ces limbes ténébreuses pour les admettre dans le paradis du foyer domestique. Jean et sa femme est encore le médecin de sa clientèle à quatre pattes; il en est le Purgon, si le cas l'exige; il en est le Fleurant, si la maladie le prescrit. Le malade succombe-t-il, il se charge en pleurant de ses funérailles. Les funérailles consistent à écorcher le défunt et à vendre sa peau... Que Dieu nous garde de sonder plus avant ce mystère! Honnêtes gargotiers des barrières et des tapis francs de la Cité, servez chaud, et que les pratiques digèrent en paix!!!
Le Marchand d'habits. Le Tondeur de chiens. La boutique à un sou.