--Vous croyez donc qu'il y a des bourgeois honnêtes dans ce pays-ci? dit le marin; ma foi, tant pis pour eux. S'il faut vous dire le vrai, je cherchais le moyen de me procurer un peu de tabac. Être à la Havane, mon officier, et n'avoir pas un misérable cigare à fumer une fois le temps, ce serait capable de damner un saint du paradis. Si encore l'on nous payait seulement un mois sur quatre, ou bien si l'on nous envoyait croiser au large contre les Anglais, on prendrait patience.
--Camarade, dit l'officier qui se radoucit tout à coup, tu m'as l'air d'avoir la conscience large.
--Sauf meilleur avis, mon lieutenant, le Trésor, qui ne nous paie pas, doit l'avoir plus large encore. Je me serais contenté, je vous jure, de la moindre chose, d'un demi-duro, d'une couple de piécettes, d'un real au pis-aller. Il n'est pas défendu de demander l'aumône quand on est pauvre.
--Oui! reprit don Graviel en riant, demander l'aumône un poignard à la main, à deux heures de la nuit!
--C'est que les riches ont l'oreille et le cœur si durs!»
Maître Brimbollio était un vigoureux marin, taillé en Hercule, carré, bronzé, velu, barbe et cheveux noirs tirant sur le roux, œil fauve, physionomie renfrognée; au demeurant excellent matelot et en possession d'une grande influence sur le gaillard d'avant. Il faisait office de second contre-maître à bord de la frégate la Santa-Fé, dont l'enseigne don Graviel était quatrième lieutenant.
«Et tu aimerais, dis-tu, continua ce dernier, tu aimerais à appuyer la chasse aux Anglais?
--Aux Anglais ou à d'autres, je n'ai pas de préférences. Si je parle des Anglais, c'est parce qu'on est en guerre avec eux.
--Mais crois-tu que dans la frégate tu trouverais une quarantaine de gaillards de ton avis?
--Je n'aurais qu'à lever le pouce pour en emmener cent cette nuit même.»