Fernando, sans perdre de temps, faisait charger à double projectile, boulet et mitraille, toutes les pièces d'artillerie du Caprichoso. Les négriers, voyant qu'on ne leur faisait aucun mal, se prêtèrent à tout de fort bonne grâce.
Cependant les embrasures du fort du Morro, sous lequel il faut nécessairement passer pour sortir, s'illuminaient peu à peu. On voyait les canonniers apprêter leurs pièces; les murailles du fort de la Puota, qui défend également l'entrée du port, se garnissaient aussi de soldats. La frégate la Santa-Fé sembla faire des mouvements: les déserteurs crurent reconnaître le son de ses trompettes appelant l'équipage aux postes de combat; bientôt après elle largua ses voiles. Tous les bâtiments légers de la station, canonnières, goélettes, pataches, tartanes, se mettaient en route. Les commandements marins résonnaient d'un bout à l'autre du port, et, chose plus douloureuse encore, le bruit cadencé des avirons de la flottille de chasse devenait plus distinct de minute en minute. On avait, à bâbord, le fort du Morro; à tribord, devant et derrière, des ennemis flottants.
«Oh! les femmes, les filles, les mantilles, les basquines et les jupons de malheur! je les voudrais à tous les cinq cent mille diables. Race de femelles damnées! perdition des hommes! engeance maudite! répétait à chaque coup de rame maître Brombollio, qui donnait l'exemple de nager vigoureusement. Il mêlait à ses malédictions des encouragements non moins énergiques. «Nagez donc, les agneaux! disait-il; souquez! hardi! ferme, mille millions de tonnerres! ne dormons pas. Voilà une satanée canonnière qui veut nous couper la route!»
Fernando, sa longue-vue de nuit en main, examinait la baie, et toussait à intervalles égaux; c'était sa méthode pour témoigner de l'inquiétude. Le grave garde-marine s'était spécialement chargé de la pièce à pivot, qu'il pointait sur la canonnière la plus rapprochée.
Quant à don Graviel, il commençait à craindre de perdre la partie.
G. DE LA LANDELLE.
(La suite à un prochain numéro.)
Courrier de Paris.
La semaine n'a produit que des œuvres dramatiques médiocrement récréatives, et qui méritent à peine une rapide mention; le Vieux Consul aurait mieux fait, par exemple, d'attendre le carême; il est d'un intérêt assez maigre pour qu'on regrette qu'il n'ait point patienté jusqu'à cette époque si conforme à son tempérament. Ce vieux consul n'est rien moins que Marius le proscripteur; or, je vous demande si les proscriptions conviennent à la saison des bals masqués; quelques beaux vers, une ou deux scènes énergiques, ont pu difficilement préserver Marius du péril résultant de son apparition en plein carnaval; il a eu affaire à un parterre d'étudiants encore tout émus du galop de la veille et qui riaient aux éclats et jouaient, peu s'en faut, des scènes de débardeurs aux moments les plus pathétiques; pour rien au monde, nos étourdis ne voulaient de tragédie ce jour-là. Le mercredi des cendres, le Marius de M. Ponroy aurait peut-être monté aux nues! Il n'y a rien de tel que de choisir son temps: arriver à propos est un grand art.
Vous parlerai-je des vaudevilles venus au monde à la même époque, pauvres créatures chétives, qui n'ont ni jeunesse ni gaieté et sont peut-être déjà mortes, pour la plupart, au moment où je parle; les Oppressions de voyage enterrées en une soirée, sous les sifflets; les Comédiens ambulants reproduisant pour la centième fois, sans beaucoup d'adresse ni d'esprit, le roman comique de Scarron; le Nouveau Rodolphe, parodie des Mystères de Paris, que le parterre a sifflé sans mystère? Non, vraiment, je n'abuserai ni de mon temps ni du vôtre pour vous entretenir de ces fadaises; un seul vaudeville a survécu à cette mortalité universelle: c'est le Major Cravachon. Ce brave major ne manque ni de franchise ni de gaieté, il a servi sous Napoléon; on s'en aperçoit à son ton vainqueur et à ses redoutables moustaches; et, bien qu'il ait déposé son glaive, Cravachon n'en a pas moins l'humeur terriblement belliqueuse; si vous n'avez pas pourfendu au moins trois ou quatre chrétiens, vous n'êtes pas son homme; imaginez, d'après cet échantillon, ce que Cravachon exigerait de celui qui s'aviserait d'aspirer à l'honneur d'être son gendre; à moins d'être un foudre de guerre, ne vous y frottez pas; or, les Césars et les Cravachons sont rares, et notre vaillant major en est réduit à éconduire, l'un après l'autre, une quantité de soupirants qui prétendent à la main de sa fille. Quoi donc? faudra-t-il que la pauvre petite sèche et dessèche dans les ennuis du célibat? Ne trouverons-nous pas, à la fin, un fier-à-bras pour conclure ses noces? Cravachon commence à désespérer; le monde n'est plus rempli que de lièvres, pense-t-il; enfin, un lion lui arrive; celui-là a le poignet fort, le cœur vaillant, le jarret intrépide; il donne à Cravachon un grand coup d'épée pour premier certificat. Cravachon ne se sent pas d'aise, lui tend les bras, le caresse, l'embrasse et lui dit; «Touchez là, vous avez ma fille!»--Cette recette pour le mariage n'est pas encore très-répandue, et fort peu de beaux-pères s'accommoderaient de recevoir le coup d'épée reçu par Cravachon, au risque de rester comme lui six mois au lit à se faire panser; mais ne sommes-nous pas dans un siècle original? Patience donc! le goût en viendra peut-être, et ces demoiselles ne se marieront plus autrement.--Les auteurs de cette petite pièce comique sont MM. Lefranc et Labiche.