«Non! non! reprit vivement dona Juana en le repoussant; vous manquez à votre promesse! arrêtez! J'ai permis à mon trop hardi protecteur de prendre cette main que je lui retire; c'en était trop peut-être!
--Grâce, senorita, dit Graviel, confus et tremblant à son tour; j'ai péché contre vous, mais pardonnez, pardonnez à nom humble repentir, la clémence sied bien aux âmes candides. Ne me bannissez pas hors de votre présence. Soyez toujours mon amie, soyez ma fiancée devant Dieu.»
Juana garda le silence, son cœur bondissait, son extrême émotion se trahissait par tous ses mouvements. Elle s'était réfugiée auprès de la barre du gouvernail, à l'arrière de la chambre, et là, pale, défaite, doutant d'elle-même, elle finit par rester immobile, les yeux fixes, les cheveux épars, les mains croisées sur sa poitrine.
Graviel n'osait plus dire une seule parole; sa vie semblait suspendue aux lèvres de dona Juana, qui, la première, reprit ses sens et sa dignité, lui tendit la main et dit solennellement:
«Eh bien! oui! j'y consens, je le veux, je serai votre fiancée, votre fiancée, entendez-vous?»
Don Graviel incliné devant la jeune fille, fondit en larmes; elle les essuyait avec délices confiante désormais et tranquille sur le sort qui lui était réservé. Cependant la hardiesse et la timidité successives de l'alferez avaient fait place à une impatience croissante.
«Sur mon âme! Juanita, dit-il, je hâterai cette union, qui seule est l'objet de tous mes vœux.»
Juana rougit encore, mais elle accéda du regard au brûlant désir de son fiancé; don Graviel se précipita sur le pont.
«Droit à terre, Brimbollio gouverne sur la première crique habitée de l'île des Pins.»
Cet ordre fut exécuté. Avant le jour le Caprichoso était à l'ancre devant une bourgade populeuse bien connue des caboteurs du pays. Fernando fut envoyé en corvée avec mission de ramener un prêtre à bord; si bien que le soleil levant éclaira la cérémonie du mariage de don Graviel Badajoz et de Juana de las Ermaduras. Un révérend père franciscain, encore tout effrayé d'avoir été emporté de vive force à bord du Caprichoso, leur donna bénédiction nuptiale, sans penser seulement à faire la moindre difficulté. Le coffre-fort du capitaine Bertuzzi servit fort heureusement à couvrir les frais de tous genres, à monter la garde-robe de dona Juana et à se procurer des vivres de campagne.