Il paraîtrait, toutefois, qu'il y a eu en cet endroit un ancien cimetière. Il est certain que ce domaine appartenait autrefois aux Templiers, et dépendait de la commanderie de Saint-Jean-de-Latran. Cette propriété fut acquise par l'État en 1760. On y découvrit, lors des premiers travaux des Catacombes, un escalier communiquant à des cryptes et souterrains qui avaient servi autrefois de sépultures, et peut-être de cachots, aux chevaliers de Saint-Jean et du Temple. On y voyait encore la trace des gonds et des ferrures de portes.--Vendue comme domaine national pendant la révolution, on en avait fait une guinguette avec bal champêtre. Aujourd'hui, elle est redevenue l'entrée d'une tombe.--Entrons-y.
Vue de l'Éboulement de la Galerie du Port-Mahon.
Une petite cour sablée, une porte cintrée, large et basse comme l'orifice d'une caverne... c'est là. Rassemblez vos esprits; écoutez l'allocution du gardien qui vous exhorte à descendre jusqu'en bas sans vous écarter, ni à droite ni à gauche, et de l'attendre sans faire un pas au bas de l'escalier, dans le salon. Plaisanterie inoffensive, qu'il accompagne d'un sourire aimable. Maintenant, comptons-nous bien avant de franchir le redoutable portique, et recevons, de trois en trois, une petite bougie allumée des mains du conducteur.--Nous commençons à descendre.
L'escalier est étroit et tournant. On ne peut y passer qu'un seul à la fois; et fussiez-vous quarante à descendre, vous pourriez toujours vous croire seul. Votre regard ne saurait atteindre ni celui qui vous précède ni celui qui vous suit. L'escalier achève en trois marches sa révolution sur lui-même. Ajoutez à cela l'air humide et froid du souterrain, l'obscurité profonde, le retentissement étouffé de la moindre parole entre ces deux murs de pierre, qui vous enferment et vous touchent, ce vertige de tourner sans cesse en descendant sans fin dans l'obscurité sur des marches rapides, et vous aurez une idée du passage le plus pénible et le plus curieux à la fois des Catacombes. Il y a là quelque chose de grand, d'effrayant, qui ne se retrouve plus. L'imagination est frappée de cette ombre, de cette profondeur qui semble immense, de ce peu d'espace que vous remplissez tout entier. De temps en temps s'ouvre à votre droite un arceau sombre et haut, qui semble se perdre dans les entrailles de la terre.--On descend ainsi à une profondeur de près de cent pieds.
Nous sommes arrivés dans le salon, assez vaste caveau irrégulier, dont la voûte écrasée est sillonnée de larges et profondes cicatrices. L'eau suinte de toutes ces pierres raboteuses, et le clapotement uniforme des gouttes qui tombent retentit dans les mares formées çà et là sur le sol. Ici, la caravane fait halte, et rassemble les traînards qui achèvent de descendre l'escalier. Le guide, qui fermait la marche, passe en tête de la colonne, et l'on s'enfonce à sa suite dans la galerie de face.
La galerie est assez large pour que l'on puisse marcher deux ou trois de front. Elle tourne et se prolonge dans la plaine de Montrouge, recevant à droite et à gauche d'autres galeries, qui s'étendent au loin sous la plaine, ou sous les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau.--Au milieu de ce dédale, une main prévoyante a tracé le fil d'Ariane. Une large ligne noire, peinte sur la voûte, désigne au voyageur la véritable route, conduisant des Catacombes à la porte de sortie. Ainsi, fussiez-vous séparé du conducteur, vous n'avez rien à craindre; l'œil et la lumière fixés sur ce guide infaillible, vous n'avez qu'à le suivre, il vous conduira au port. De plus, de larges inscriptions gravées dans la pierre vous apprennent, à chaque détour de la galerie, sous quel point de la surface habitée votre curiosité vous a conduit.--Au reste, prenez patience; nous avons pour une demi-heure de route.
Il est certain que si vous avez pénétré dans les cavernes majestueuses des Cévennes, dont la voûte enveloppée de son obscurité séculaire se dérobe à tout œil humain, dont les parois, revêtues d'énormes stalactites, descendent comme de gigantesques draperies de pierre; si vous vous êtes arrêté sous ces arches colossales qui contiendraient la plus haute cathédrale de France, et dont l'éternel et majestueux aspect n'est interrompu que par le mugissement uniforme du torrent, qui sort un instant du gouffre obscur pour y rentrer brillant de blanche écume et d'étincelles phosphoriques; si vous avez passé sous les effrayants piliers de ces immenses galeries--oh! alors vous rirez en entrant dans ces carrières de Paris, vous rirez de leurs voûtes basses et plates que vous pensez toucher avec la main; vous rirez de leurs piliers faits de plâtre et de moellon, de leur sol battu de main d'homme, de leurs éboulements de quelques pieds de largeur. Mais pour les vrais Parisiens, qui depuis leur enfance ont toujours respiré l'air de la ville ou de la fraîche campagne qui l'entoure, qui n'ont vu d'autres montagnes que Montmartre, ni d'autres souterrains que ceux de leur cave, il leur est permis de passer, non sans terreur, dans les galeries écrasées des carrières, marchant dans cette obscurité que dissipe à peine autour de lui la lumière scintillante de son petit flambeau, respirant pour la première fois l'air épais du souterrain, et sentant tomber sur sa tête l'eau froide qui suinte de la pierre.