Ce fontis a été causé par le poids d'un gros pilier isolé dans la carrière de Mont-Souris, au-dessus d'une très-grande excavation jusqu'alors ignorée, et qui reposait sur le banc de faux liais, ou banc de verre, selon le terme des carriers. Cette pierre n'a aucune solidité; elle a cédé sous le poids, et a entraîné toute la masse du pilier dans son éboulement. Cet amas confus de rochers brisés présente un aspect pittoresque.
La galerie du Port-Mahon, à laquelle nous sommes parvenus, doit son nom à un singulier ouvrage de patience. Un ouvrier nommé Décure, qui avait découvert cette carrière, y a sculpté dans la pierre un relief du Port-Mahon, où il avait été prisonnier de guerre. Ce relief, quoique défiguré, présente encore de l'intérêt, d'autant plus que l'on raconte que le laborieux ouvrier qui l'avait exécuté dans ses heures de loisir périt accablé sous un éboulement, au moment où il venait de le terminer.
Après le Port-Mahon et l'escalier que Décure avait taillé lui-même pour arriver à la carrière souterraine qui renferme son ouvrage, le guide montre encore, comme objet de curiosité, un puits géologique qui descend jusqu'aux bancs d'argile et de craie; l'emplacement de ancien aqueduc d'Arcueil, qui, ébranlé par les éboulements, fut reporté dans une autre direction; ensuite un pilier de pierre, qui, tout rongé par les eaux, offre un exemple de l'action des courants souterrains; un autre pilier entièrement revêtu de stalactites d'albâtre calcaire; et enfin, après ces objets plus ou moins curieux, nous arrivons au vestibule des Catacombes, vestibule étroit, d'un dessin assez mesquin, et sur lequel sont gravées deux inscriptions, l'une en latin, pour les érudits, sans doute, l'autre en français, pour les ignorants.
HAS ULTRA METAS REQUIESCUNT, BEATAM SPEM EXPECTANTES.
ARRÊTE! C'EST ICI L'EMPIRE DE LA MORT.
J'en suis fâché pour les ignorants, mais l'alexandrin français, qui est de Delille, je crois, me parait bien vide et bien emphatique, et son expression demi-païenne bien creuse et passablement déplacée auprès de la simplicité majestueuse, de la naïveté poétique, de la pensée sublime et chrétienne de l'inscription latine. Elle rappelle celle du grand réformateur, de Luther, s'écriant, non sans quelque amertume peut-être: Beati, quia quiescunt!--Heureux les morts, car ils reposent!--Les orages de la vie ne lui laissaient entrevoir de paix que dans la tombe.--L'inscription des Catacombes est empruntée, je crois, à la porte de l'ancien cimetière Saint-Sulpice. Son auteur est inconnu, et j'en suis fâché.--Si j'osais en hasarder une pâle traduction pour les dames qui m'accompagnent dans notre voyage, je dirais:
«Au delà de ces bornes funèbres, ils reposent, dans l'espoir et l'attente de la béatitude éternelle.»
Mais je suis bien loin d'avoir rendu dans toute leur élégante et simple précision, d'abord, le sens mystique de melas, qui rappelle à la fois les bornes du chemin et celles de la vie, ni surtout ce mot poétique de beatam spem, qui montre que le doute du chrétien mourant est encore une espérance, ni cette magnifique onomatopée expectantes, ce mot long et sonore rejeté à la fin, peignant si bien la longueur, et cependant la confiance calme de cette attente si désirée J'avoue que je trouve cette inscription sublime, et, dût-on m'accuser de pédantisme classique, je crois qu'il serait difficile de la refaire en français. Je crois aussi, sans amour-propre national, qu'il serait facile de mettre en regard quelque chose qui valut mieux que le vers de cet estimable Delille.
Avant d'aller plus loin, et de décrire la plus importante partie du séjour où nous entrons, nous commencerons par dire qu'on y trouve, dans une salle séparée, une collection minéralogique assez curieuse, comprenant tous les échantillons des bancs de pierre qui composent le sol souterrain depuis la superficie de la Tombe-Isoire jusqu'à la formation crayeuse; de plus, des coquilles fossiles, des bois, des végétaux transformés, etc.; ensuite une collection pathologique renfermant, dans une autre salle, les os difformes ou singuliers qu'on a trouvés dans les exhumations des cimetières. On y voit des tibias géants de trois pieds de haut, des mains colossales, des os déviés, contournés, tortus, criblés de toutes les façons, des ruptures, des fractures, des soudures, des ankyloses, des nécroses, des exostoses, etc. Étude curieuse, mais qui, sauf meilleur avis, ne me paraîtrait pas tout à fait conforme à la belle inscription du frontispice.
Après avoir terminé cette courte excursion scientifique, il est nécessaire de faire une courte digression historique sur l'origine et la fondation des Catacombes.