--Posséder d'excellents outils et en employer de mauvais, fit observer Mark, c'est le fait de pauvres charpentiers. Que vous en semble, monsieur?»
Martin hocha la tête.--«On pourrait croire, dit-il, que la besogne étant trop au-dessus de leurs visées et de leurs forces, ils trouvent commode de la brocher n'importe comment.
--Ce qu'il y a de curieux, reprit Mark, c'est que s'il leur arrive de faire n'importe quoi de passable, l'œuvre que de meilleurs ouvriers, avec bien moins de moyens, feraient chaque jour de leur vie, sans y attacher d'importance, ils se mettent aussitôt à chanter victoire, tout du haut de leur tête. Comptez, sur ce que je vous dis, monsieur, si jamais leur arrière se paie, au lieu de trouver que, sous le point de vue commercial, il peut être avantageux de se libérer, et qu'une banqueroute n'est pas sans danger, ils sont gens à en faire un bruit, du vacarme et autant de vanteries et de discours que s'ils étaient les seuls à payer leurs dettes, et que jamais argent prêté, n'eût été remboursé avant eux, depuis que le monde est monde. Oh! je les connais, allez! et vous pouvez compter sur ce que je vous dis!
--Peste! il me semble que vous devenez profond politique! s'écria Martin en riant.
--Ah! pensa Mark, sans doute à présent que me voilà d'une journée plus proche de la vallée d'Eden, je jette ma flamme avant de m'éteindre. Au débarqué je me trouverai tout à fait prophète, qui sait?»
Mark garda pour lui ses prévisions et ses doutes: mais le redoublement de vivacité qui en fut la suite, l'air réjoui que prit cette physionomie déjà si joviale, suffisaient à Martin. Quoiqu'il pût quelquefois faire bon marché de l'inépuisable enjouement de son compagnon; que même, comme dans l'affaire du Zephaniah Scadder, il trouvât dans son associé un commentateur trop enclin à la raillerie, l'exemple de Mark n'en relevait pas moins constamment son espoir et son courage. Peu importe qu'on se trouvât ou non en humeur d'en profiter, la gaieté était contagieuse, et quoi qu'on en eut, il fallait y prendre part.
An commencement du voyage, une ou deux fois le jour, ils se séparèrent de quelques passagers, remplacés aussitôt par d'autres; peu à peu les villes furent plus clairsemées; bientôt ils naviguèrent plusieurs heures de suite sans rencontrer d'autres habitations que celles des coupeurs de bois, et le vaisseau ne s'arrêta plus que pour renouveler sa provision de combustible. Le ciel, le bois, les eaux, tout le long du jour, et cette dévorante chaleur qui flétrit tout ce qu'elle touche.
En avant, ils pénétrèrent dans ces vastes solitudes où les rives se dérobent sous une végétation épaisse et serrée. Là, les arbres flottent le long du courant, étendent à la surface, du fond des eaux profondes, leurs longs bras décharnés, glissent des marges du fleuve, et, moitié nourris, moitié décomposés par ses ondes bourbeuses, descendent avec ses flots. En avant, ils poursuivirent leur route à travers les jours pesants et les tristes nuits, sous l'ardeur du soleil et parmi les brouillards et les vapeurs du soir: en avant, en avant, jusqu'à ce que le retour parut impossible, et que l'espérance de revoir ses foyers ne fut que le misérable rêve d'un fou.
Il ne restait que peu de passagers à bord, et ce peu était aussi décoloré, aussi triste, aussi stagnant que la végétation qui oppressait la vue. Plus de sons d'espoir ou de gaieté; plus de joyeuses causeries pour tromper le temps paresseux; plus de petit groupe enjoué qui fit cause commune contre la triste et pesante impression des objets. Si les voyageurs n'avaient, par intervalle, avalé quelque nourriture prise à la gamelle commune, on aurait pu les croire portés par la barque du vieux Caron, lorsqu'il traîne au dernier tribunal les mélancoliques ombres.
Enfin, ils approchèrent des nouveaux Thermopyles, où, le même soir, rnistriss Homing devait débarquer. Un rayon de joie pénétra l'âme assombrie de Martin, lorsque sa compagne de voyage lui communiqua cette nouvelle. Quant à Mark, il portait sa lumière au-dedans de lui; n'importe, il ne fut point fâché de la circonstance.