--De par le ciel, homme! s'écria impétueusement Martin, ne comparez pas Eden et ces bicoques! Êtes-vous devenu fou? Par tous les... Que Dieu me pardonne! vous me mettriez hors de moi!»

Après cette sortie, Martin tourna le dos, et se promena sur le pont, d'allée et de venue, plus de deux heures, sans ouvrir la bouche, si ce n'est pour dire: «Bonne nuit!» Et le lendemain il parla d'autre chose, sans plus revenir sur ce sujet.

A mesure que les deux nouveaux citoyens se rapprochaient du terme de leur voyage, la monotone désolation de la scène environnante croissait, et devenait telle qu'il ne tenait qu'à eux de se croire entrés dans les horribles domaines du Désespoir et de la Mort. C'était un plat marécage, semé de troncs d'arbres pourris. Il semblait que la végétation de la fertile terre eût fait naufrage en entier sur ces bas-fonds, où, jaillissant de sa cendre décomposée, pullulaient toutes sortes de productions immondes et dégoûtantes. Les arbres même ressemblaient à de gigantesques herbes, engendrées dans le limon par l'âcre soleil qui desséchait et dévorait leurs cimes. Là, les maladies pestilentielles, cherchant qui infecter, erraient la nuit en fantastiques brouillards, et rampaient à la surface des eaux, spectres qui les hantaient jusqu'au jour. Alors même que brillait le bienfaisant soleil, il ne faisait que révéler toute l'horreur de ces affreux éléments de corruption et de mort. Telles étaient les régions fortunées dans lesquelles nos voyageurs s'enfonçaient de plus en plus.

A la fin on s'arrêta: c'était l'Eden.--A voir le hideux marais qui portait ce nom, enseveli sous la fange et sous des tas de filaments d'herbes et de racines entrelacées, on pouvait penser que les eaux du déluge ne l'avaient abandonné que d'hier.

Le fleuve n'était point assez profond le long de ses rives pour que le vaisseau prit terre; Mark et Martin descendirent donc dans le bateau avec tout leur bagage.

Parmi les huttes de bois, en si petit nombre, qu'ils discernaient avec peine par delà de noirs rameaux, la meilleure aurait pu servir de toit à vaches ou de grossière étable. C'étaient là les quais, la place du marché, les édifices publics, etc., etc.

«Voilà un Édenèen qui nous arrive, dit Mark; il nous aidera à transporter nos effets. Bon courage, monsieur. Holà! hé! ici!»

A travers le brouillard qui s'épaississait, ils voyaient l'homme avancer vers eux, mais lentement. Il s'appuyait sur un bâton; quand il fut plus près, ils s'aperçurent qu'il était pâle, maigre, que ses yeux inquiets étaient profondément enfoncés dans leur orbite. Un habit bleu, d'étoffe grossière, pendait, en haillons autour de lui; il avait la tête et les pieds nus. A mi-chemin, il s'assit sur une souche, et leur fit signe de venir à lui, ce qu'ils firent. Alors, appuyant la main sur son côté comme s'il souffrait, il chercha à reprendre baleine, tout en attachant sur eux un regard étonné.

«Des étrangers! dit-il sitôt qu'il mit parler.

--Tout juste, reprit Martin. Eh bien, mon bon monsieur, comment vous en va?