A force de tourner sur moi-même dans les longues allées, regardant toutes les femmes, voulant être regardé par toutes et remarqué au moins par une seule, je jetai mon dévolu sur une jeune personne qui venait comme moi à cette promenade, en compagnie d'une autre jeune dame, sa sœur, à ce que j'imaginai, et de deux enfants qui jouaient à l'entour, tandis que les deux dames, tout en causant, s'occupaient de petits travaux de broderie ou de tapisserie.
Toutes les deux étaient jolies; la plus jeune surtout était une petite brune dont la mine éveillée faisait retourner plus d'un passant. Pour moi, je commençai à la regarder avec une expression d'admiration sentimentale qui parut ne lui être pas désagréable. Au lieu de faire le tour de la grande allée, je n'allai d'abord qu'à la moitié, puis je raccourcis chaque fois la ligne, puis enfin je tournai dans un espace de vingt mètres dont ma beauté occupait le point central.
Il y a une vieille comparaison de l'oiseau de proie tournoyant en spirale sur l'innocente colombe qu'il fascine de son regard en attendant qu'il la saisisse dans sa serre assassine: je n'en use pas.--Mes intentions d'ailleurs n'étaient pas si féroces; et quant à ma proie, c'était en effet une douce colombe, mais je ne devais pas la saisir ce jour-lâ.
Ce manège dura trois mois sans autre incident que ces petits événements assez ridicules que je rappelle ici à ceux qui ont joué le même jeu dans les mêmes circonstances: tantôt un des enfants me poussait son cerceau dans les jambes, tantôt c'était la petite fille qui me lançait son volant à travers la figure; quelquefois le plus jeune des deux se laissait choir en courant, et moi de le ramasser et de le reconduire à sa mère, qui me remerciait, tandis que la jeune fille me regardait en rougissant, ce que je prenais pour une marque certaine de l'effet produit sur son cœur par la persévérance de mes évolutions amoureuses. Je pensais aussi que les grâces de ma personne n'avaient pas nui à la chose, car je devenais de jour en jour plus soigneux de ma toilette. Je conserve les mémoires de ma blanchisseuse de ce temps-là, comme souvenir d'un luxe qui étonnerait les lions du concert Vivienne.
L'été se passa ainsi sans que j'eusse pu apprendre de mon objet autre chose, si ce n'est qu'elle était la sœur de la jeune dame qui l'accompagnait, et par conséquent la tante des deux marmots. C'est par le babil de l'un de ces enfants, attiré un jour à l'appât d'un son de plaisirs, que je fus confirmé dans mon premier soupçon à cet égard; ce fut pareillement de la bouche de cet innocent que j'appris son nom; elle se nommait Charlotte. En rentrant chez moi je relus la traduction de Werther; je me trouvai aussi amoureux que ce sensible Allemand; je me promis d'être aussi entreprenant et moins généreux. Le lendemain je ne la revis pas ni les jours suivants, et j'en rêvai jusqu'à ce qu'enfin, ayant désespéré de la retrouver jamais, je cherchai d'autres distractions.
Voici le moment de dire que j'avais un confident: c'était un jeune homme de mon âge, qu'on voit encore aujourd'hui dans tous les lieux publics où l'on entre sans payer, un garçon d'une taille assez élégante, vêtu avec une recherche que je prenais alors pour un air d'opulence.--Toutefois je remarquai en lui, dès ce temps-là, certaines habitudes d'ordre qui me donnèrent à penser; mais je ne m'arrêtais à mes réflexions que pour les tourner à la louange de mon ami: esprit rangé, disais-je, qui ne donne à son luxe et à ses plaisirs que ce qui leur suffit, sans rien ménager de ce qui peut éblouir les autres.--Il s'appelait Achille de Bontemps, et se vantait de courir les bonnes fortunes dans le plus beau monde du faubourg Saint-Germain, ce qui ne l'empêchait pas de dîner avec moi chez un restaurateur à trente-deux sous, et de porter des gants à vingt-neuf, encore les porta-t-il dans sa poche, soigneusement enveloppés de papier, plus souvent qu'à ses mains, habituellement cachées dans les goussets de son pantalon; ses gants reparaissaient toujours à propos, et alors il les étalait avec grâce sur sa poitrine, en engageant son pouce dans l'entournure de son gilet, mettant à découvert, tout ce qu'on peut voir de la chemise: une pièce de fine toile de Hollande bâtie sur un corps de calicot à 1 franc le mètre.
Tel était, au physique, mon ami Achille de Bontemps. Je lui avais parlé de ma passion, et je crois même que, poussé par ses hâbleries, je lui avais dit, non pas toute la vérité, mais plus que la vérité.--Cette confiance réciproque nous avait liés d'une étroite amitié, tellement qu'il ne se passait guère de jours sans que mon ami Achille ne vînt chercher son ami Rigaud, ou réciproquement.
Suivant la coutume de ses pareils, mon ami m'entretenait volontiers de sa fortune présente, et surtout de ses magnifiques espérances dans l'héritage paternel. Sur ce point aussi je ne voulais point paraître inférieur à mon compagnon, et je me donnais comme lui des airs de capitaliste. Il savait que pour l'instant je vivais sur un petit capital placé chez un de mes parents, commerçant aisé de la rue Chapon, fort connu dans les départements par les applications industrielles que son génie inventif a trouvées dans l'emploi du caoutchouc.
--Il vint, je parle d'Achille, me trouver un matin, et me saluant d'une poignée de main plus vive qu'à l'ordinaire.
«Mon cher Rigaud; me dit-il, je vais te demander un service: j'ai ici une lettre de change de 1,300 fr., bonne valeur dont j'aurais besoin de toucher le montant. Le souscripteur est excellent et je l'endosse: deux bonnes signatures. Ton parent sait que la tienne est meilleure que celle de Rothschild.»