Ainsi débute le poème, ainsi le poète finira.
Catalogue d'une belle Collection de Lettres autographes, tirée du cabinet de M. L..., dont la vente aura lieu le 8 avril et jours suivants, salle Silvestre.--Paris, 1844. Charron, 1 vol. in-8.
Nous avons déjà fait connaître un catalogue de ce genre. Nous avons dit aussi le prix fabuleux que le feu des enchères avait fait mettre récemment à des autographes que se disputaient des collecteurs. Si la manie n'avait pas la plus grande part dans cette passion, si l'intérêt historique la faisait seule naître, nous prédirions hardiment à la collection dont nous avons aujourd'hui la notice sous les jeux une vogue d'enthousiasme, un succès d'argent. Nous n'avons point à nous occuper de pièces insignifiantes à nos yeux, mais auxquelles un très-grand prix sera attaché peut-être, parce qu'elles ont le mérite d'émaner d'hommes dont l'écriture, dont la signature même, sont rares; nous passerons seulement en revue quelques-unes de celles qui offriront à coup sûr à nos lecteurs un intérêt incontestable au point de vue historique, biographique ou littéraire.
Nous trouvons d'abord une lettre du célèbre et malheureux amiral de Coligny; elle est du 30 juin 1572, et adressée à Charles IX. La date et le destinataire la rendent doublement curieuse:
«Sire, estant allé ce soir trouver votre mère aux Tuileries, Elle ma baillé une lettre quil a pleu à Votre Majesté mescripre par la quele elle me faict entendre ce qu'elle a entendu de plusieurs et divers endroicts de lassemblée qui se faict par toutes les provinces de ce royaulme et des rendes vous qui sest donné en ceste ville au XVe du mois prochain. Me taisant ladessus anttandre, Vostre Majesté, combien elle trouve mauvois que telle chose se face. Et comme elle commande d'y remédier aussy me faict elle bien enttandre quelle a oppinion que telle chose ne se soit faicte sans mon sceu, ce quelle trouveroit d'auttant plus maulvois que scauroit estez, sans son sceu et congé. Si aussy estoit, Sire, je confesse que jay tres-mal faict et que je mérité une bonne punition, mais pour ce que cest chose controuvée je ne feré point dexcuse et non entreré point en justification .»
Sept semaines après, dans la nuit du 23 au 24 août, jour de la Saint-Barthélémy, celui qui avait écrit cette lettre était assassiné par ordre de celui à qui elle était adressée, et de sa mère.
Une autre époque, encore plus dramatique, a fourni à ce catalogue un riche contingent. Nous ne croyons pas que la révolution française puisse offrir beaucoup de documents plus saisissants qu'une lettre de Pelletier, (du Cher), membre de la convention nationale, écrite de Paris, à un de ses amis de province le 21 janvier 1795, le jour même de l'exécution de Louis XVI, dont Pelletier avait voté la mort. Après s'être excusé de son silence sur ses nombreuses occupations, il lui dit:
«Nous sommes arrivés au moment qui doit décider du sort de la république, la convention vient de donner une preuve bien éclatante de son courage et du sa justice, le tyran n'est plus, il a trop vécu pour le malheur du peuple français. Il était temps que l'on mit un terme à ses forfaits, autrement il serait venu à bout de nous faire tous entrégorger... L'exécrable homme! combien il a été fourbe, parjure et traître, combien il a fait couler impunément le sang! ha, mon bon amy, faisons en sorte de ne jamais vivre sous le régime de la royauté.» Il parle ensuite du jugement, des dernières demandes du roi et de son supplice:
«Il a été exécuté ce matin, à 10 heures 34 minutes, il a voulu haranguer le peuple, il a dit qu'il mourait innocent (le traître, innocent, quelle imposture), qu'il pardonnait à ses ennemis, qu'il désirait que son peuple fût heureux (un bourreau, un assassin peut-il parler ainsy). Il voulut continuer, mais le commandant général a donné le signal, et sur le champ sa tête a tombé sur l'échafault; que les Parisiens se sont montrés majestueux et grands dans cette occasion, ils n'ont manifestés ny joie ny douleur, le calme le plus profond a régné, les boutiques et les spectacles ont toujours été ouverts, aucuns des exercices ordinaires n'ont été interrompus, il n'y a pas eu une larme, pas un cri de fait, sy ce n'est celui de vive la République!...»
On frémit quand on considère, dans un temps calme, à quels sentiments sauvages, à quel langage barbare le fanatisme politique peut conduire un homme consciencieux, humain peut-être, mais auquel la passion dont il ne savait pas se détendre faisait voir, dans ce temps de fièvre ardente, la guillotine comme un autel et la victime comme un monstre. A coup sûre l'homme, qui avait envoyé le roi à l'échafaud, dormait bien en paix avec sa conscience. Nous allons voir, au contraire, Joseph Lebon livré à l'insomnie pour une tout autre cause et exprimer ses scrupules et ses remords pour un motif et dans un langage aujourd'hui bien inexplicables. C'est à sa cousine que le trop fameux représentant du peuple écrit, en date du 8 juin 1794: