L'Ambigu Comique nous a donné les Amants de Murcie. Vous les appelleriez Roméo et Juliette, qu'on n'aurait rien à vous dire; M. Frédéric Soulié lui-même, l'auteur de ce terrible mélodrame, serait obligé de convenir que les deux amants de Vérone, le tendre Roméo et la douce Juliette, sont, au fond, très-proches parents des amants de Murcie; seulement, à l'Ambigu, Roméo s'appelle Silvio, et Juliette change son nom contre celui de Stella; mais, aux noms près, les amours sont les mêmes, amours contrariées par des haines de Montaigus à Capulets, amours livrées au désespoir, amours mêlées de blasphèmes et de sang, amours gémissantes et dénouées par le poison. L'Ambigu a mis de grands coups d'épée, de grands coups de théâtre, de grands coups de poignard, de grandes décorations, de grandes phrases et des poumons à toute épreuve, au service des Amants de Murcie. Pendant cinq grands actes on se bat, on se tue, on s'aime, on se déteste, on s'empoisonne, on court à travers champs, on crie à tue-tête, etc., etc. Vous jugez de l'anxiété du public, qui se demande d'acte en acte: «Comment cela finira-t-il? tuera-t-il ou sera-t-il tué? à qui reviendra ce coup d'épée? pour qui cette coupe de poison? sont-ils libres ou, prisonniers, morts ou vivants? faut-il pleurer leur défaite ou chanter leur victoire, pousser un vivat ou entonner un de profundis?--Avec de tels charmes, les Amants de Murcie ne pouvaient manquer de séduire le public et d'obtenir de lui amour pour amour.--Il n'y a pas la madame Dorval, mais madame Emilie Guyon, qui en vaut bien une autre.
Après tous ces gémissements, toutes ces scélératesses, tous ces désespoirs et toutes ces rages; après ces poignards, ces cœurs sanglants, ces noires cavernes et ces anthropophages, il est bon de se divertir un peu; sachons changer les tons et varier les nuances: c'est le grand art de plaire; l'ambre et le musc après l'odeur du sang; la marotte innocente après le farouche tam tam!
Le théâtre du Palais-Royal s'est chargé du divertissement. Sous le titre de la Polka il sert, depuis huit jours, à ses habitués, une bouffonnerie des plus divertissante. La polka n'est que le prétexte; elle arrive au dénoûment pour en finir. Mais pourquoi arrive-t-elle? Je ne saurais trop le dire. A-t-on besoin de donner une raison à la polka! Cela eût été bon du temps où régnait Aristote; aujourd'hui, pourvu qu'on rie ou qu'on pleure on est content, et personne ne s'informe si les règles y trouvent à redire et si Boileau s'en indigne.--Mettez un neveu aux prises avec un oncle ridicule; ledit neveu se déguise en milady et fabrique de l'anglo-français extravagant; saupoudrez le tout d'adorables coqs-à-l'âne et de sublimes bêtises, puis faites danser la polka, et vous allez aux nues, et Jupiter rit aux éclats de son rire inextinguible. Oui, le compère Jupiter, vulgairement appelé le public, éclate de rire, et témoigne par son hilarité toute sa satisfaction à Levassor, à Samville, à Grassot, les trois plaisants compères, du spirituel Paul Vermoud et de l'ingénieux Frédéric Berat, dans cette ébauche et cette débauche de carnaval.
Il y a eu quelque chose encore du côté du Vaudeville et du théâtre des Variétés: au Vaudeville, le Voyage impossible; au théâtre des Variétés, Trim tout court. Le Voyage impossible devrait s'appeler bien plutôt l'insipide voyage. L'esprit y manque, en effet, et l'intérêt y fait complètement défaut; cependant Arnal y joue son rôle. Comment Arnal a-t-il pu s'engager dans une si pauvre entreprise? Eh! mon Dieu, il l'a fait à son corps défendant. Pour échapper à ce voyage maussade, Arnal s'était adressé à tout le monde, à la justice elle-même. Oui, Arnal avait demande à Thémis en personne de le défendre contre ce méchant vaudeville; mais Thémis, faisant la sourde oreille, répondit au pauvre Arnal;
«Tant pis pour vous, mon cher; faites votre paquet et mettez-vous en route.» Heureusement qu'il y a aussi des juges au parterre, et que par-devant leur tribunal Arnal a gagné sa cause. Grâce à leur suprême arrêt, le voyage est devenu véritablement le voyage impossible; des sifflets se mettent tous les soirs en travers de la route; c'est un voyage qui n'ira pas loin.
Quant à Trim, il a trouvé des vents plus favorables; Trim est un niais au suprême degré, qui prend un simple gentilhomme pour un roi, le proscrit Georges pour Georges II, souverain de la Grande-Bretagne; de là un déluge de quiproquo où cet imbécile de Trim risque de se noyer à chaque pas; mais enfin il surnage et en est quitte pour la peur; le quiproquo au théâtre est comme le pain dans un repas, on en mange toujours et avec plaisir. Trim a réussi comme le pain quotidien.
L'Opéra profitera des vacances de la semaine sainte pour se rajeunir et s'émonder; on ne dira pas que c'est par amour du luxe et par un goût de folles dépenses; l'Opéra est réellement dans un état de négligence voisin de la malpropreté, s'il n'est pas la malpropreté en personne; voyez ces noires murailles, ces loges fanées, ces papiers maculés, ces voûtes enfumées; sommes-nous véritablement dans la salle de l'Opéra, cette merveille de la France, cette splendeur du monde civilisé? Les ablutions sont donc nécessaires; l'Opéra a besoin de se laver les pieds, les mains, le visage, et de se parer du haut en bas; après quoi on le reconnaîtra peut-être, et on ne craindra plus de se frotter à lui de peur de tacher ses gants, de compromettre la pureté de son vernis et la fraîcheur de son frac.
Madame de N.... est une âme tout à fait charitable; en toute occasion, elle sait montrer la grandeur de ses sentiments et le désintéressement de ses principes; c'est une femme qui ne demande qu'à se sacrifier pour autrui; l'autre jour, quelqu'un parlait devant elle de son amie intime, madame C..., et en parlait d'une façon tant soit peu cavalière; il appuyait particulièrement sur l'indulgence de son cœur et sur son penchant à la tendresse universelle. «Elle a eu au moins dix... maris, disait-il.
--Allons donc! répliqua madame de N.... de son air le plus innocent, dix... maris! je voudrais avoir ce qui en manque.»