«Pour peindre une physionomie aussi diverse que celle de ce monde toujours nouveau, qui, de même que Pénélope, défait la nuit ce qu'il a fait le jour, toutes les couleurs de la palette, toutes les formes nous ont paru nécessaires. Il y a tel trait de Paris qu'une scène seule peut rendre, tel autre qu'une page écrite à la façon de La bruyère peut seule exprimer; pour celui-ci, c'est une narration qu'il faut; pour celui-là, c'est un dialogue, un conte, une nouvelle; pour cet autre, c'est un pamphlet, voire une satire; pour quelques-uns enfin, pour beaucoup, ce n'est rien de tout cela, rien de ce que la plume, même la plus souple, pourrait atteindre. C'est le crayon, et le crayon seul, qui doit intervenir.

«Il y a tel homme dont l'histoire est tout entière dans sa figure: pourquoi donc, écrire là où dessiner en dit davantage?--Nous donnerons son portrait et sa biographie en deux lignes, et pour lui tout sera dit. Il y a tel fait important qui se révèle d'une façon saisissante dans une expression, dans un geste, dans un mot: Gavarni dessinera cette scène et il dira ce mot, et cette vérité qui se serait perdue dans l'analyse toujours un peu longue de l'écrivain, son crayon éminemment parisien, pour ne pas parler de ses autres qualités, l'ajoutera comme un trait de ressemblance de plus à notre tableau.»

Les quatre gravures sur bois qui accompagnent cet article sont un spécimen de celles qui paraîtront dans le Diable à Paris. Jamais peut-être Gavarni ne s'était montré plus spirituel, plus fin, plus vrai, plus distingué. Son talent semble grandir à chaque œuvre nouvelle avec sa réputation. Sa collaboration seule assurerait au Diable à Paris un immense succès. Mais n'oublions pas de rappeler cependant que notre jeune caricaturiste Bertall est chargé d'illustrer un nombre considérable de pages dues à la plume de MM. George Sand, Balzac, Eugène Sue, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Frédéric Soulié, Léon Gozlan, Charles Nodier. P. J. Stahl, H. Monier, H. Rolle, E. Guinot, Albert Aubert, Th. Gautier, L. Viardot, etc., etc.

Bulletin bibliographique.

Macbeth et Roméo et Juliette, tragédies de Shakspere, traduites en vers français par M. Emile Deschamps.--Au Comptoir des Imprimeurs-Unis, quai Malaquais, 15.

M. Emile Deschamps rappelle dans sa préface l'histoire des tragédies de Shakspere en France; il fait voir par combien de traducteurs, de correcteurs et d'imitateurs «ce barbare frotté de génie» dut passer avant d'être accepté par le goût du public français. Dès 1769, Ducis avait fait représenter son imitation d'Hamlet; six ans après, Letourneur publia cette excellente traduction des œuvres de Shakspere qui devait leur donner en France une grande popularité. Cependant nous voyons encore, sous l'empire, les opinions être fort partagées sur l'auteur de Roméo; et, tandis que les partisans des nouvelles doctrines littéraires s'efforcent de hâter sa réhabilitation, les voltairiens purs persistent à le traiter de barbare. M. Charles Nodier, qui vient de mourir, fut un des plus ardents admirateurs du poète anglais; et, en 1801, il publia à Besançon Quelques Pensées sur Shakspere, avec cette épigraphe de Nicolas Bonneville, le traducteur des Allemands:

Génie agreste et pur, qu'ils traitent de barbare.

Telle était encore la défaveur de Shakspere auprès du goût français, que les esprits distingués qui appréciaient son génie n'osaient cependant donner de lui que des extraits, des pensées détachées.

M. Emile Deschamps,--et ce n'est pas là un de ses moindres titres littéraires et poétiques,--acheva chez nous, avec l'aide de M. Alfred de Vigny, cette difficile importation du génie shaksperien: il entreprit la traduction en vers de Macbeth et de Roméo. Shakspere ne pouvait être bien connu en France que lorsqu'il aurait été traduit par un poète; la version littérale qui nous donne le sens est souvent éloignée du ton de l'auteur, et sous l'exactitude du traducteur s'efface la pensée du poète. «Ce que j'ai surtout désiré, tenté, dit m. Deschamps, c'est de reproduire la poésie et le langage de Shakspere, le ton plus encore que le sens; car le sens d'un poète est quelquefois douteux. Le poète aurait pu quelquefois avilir une autre pensée que celle qui lui est venue; mais comment aurait-il rendu et exprimé cette pensée?... Voilà ce qui constitue l'individualité du talent. La fidélité continuelle au ton en donne la plus belle exactitude, la plus exquise ressemblance....» Nous extrayons quelques vers de la belle scène du balcon, dans Roméo, pour montrer comment M. Deschamps est passé de la théorie à la pratique, et comment il a su être poète original, je dirai presque créateur, en traduisant Shakspere.

JULIETTE.