Trois années se passèrent ainsi. Le temps était venu où sa pension ne devait plus lui être payée. Pauvre, inconnu, trop modeste pour tirer parti de son talent, Albert Thorwaldsen s'était décidé à retourner dans sa patrie. A quoi tient parfois la destinée d'un grand homme? Il allait partir, en 1805, quand il fit la rencontre d'un riche Anglais qui savait aimer et protéger les arts. M. Hope, visitant un jour son atelier, fut frappé de la beauté d'une statue de Jason que le jeune sculpteur danois venait d'achever en terre; il lui en demanda immédiatement une semblable en marbre, et il la lui paya si généreusement, que Thorwaldsen, voyant son existence assurée pour longtemps, renonça à son projet, et se fixa définitivement il Rome.

A dater de cette époque, sa fortune s'accrut chaque année avec sa réputation; il devint en peu de temps l'émule de Canova; les riches connaisseurs de l'Europe se disputèrent ses statues, et surtout ses bas-reliefs; tous les étrangers de distinction qui venaient à Rome s'empressaient d'aller visiter son atelier à la Casa Buti sur la Piazza Barberini. Sa galerie particulière passait à juste titre pour l'une des collections privées les plus intéressantes qu'il y eût à Rome: outre un certain nombre de ses sculptures, il y avait réuni un choix remarquable de tableaux des artistes modernes en renom qui avaient habité Rome pendant son séjour. Sa bonté et sa modestie égalaient son mérite. On raconte de lui une foule d'actions généreuses et désintéressées. Le dernier roi de Prusse, pour ne citer qu'un exemple, lui avait fait demander une statue: «Sire, lui répondit Thorwaldsen, il y a en ce moment à Rome un de vos fidèles sujets qui serait plus capable de moi de s'acquitter, à votre satisfaction, de la tâche dont vous daignez m'honorer. Permettez-moi de le recommander à votre royale protection.» Ce rival que Thorwaldsen recommandait si noblement au roi de Prusse était Rodolphe Schadow, dont un voit aujourd'hui la tombe à l'église d'Andréa delle Fratte à Rome. Il se trouvait alors dans une position gênée. Il fit pour son souverain un de ses plus charmants chefs-d'œuvre, sa Fileuse.

La plupart des tableaux dont se composait sa galerie particulière, Thorwaldsen les avait achetés ou commandés à de jeunes artistes qui, ainsi que lui, devaient acquérir plus tard de la fortune et de la gloire, mais qui alors végétaient, encore dans la misère et dans l'obscurité; il en devait d'autres à l'amitié d'anciens condisciples devenus déjà célèbres comme lui. On y remarquait des toiles ravissantes signées Overbeck, Cornélius, W. Schadow, Koch, Carstens, Welter, Meier, Kraft, Sanguinetti, etc... Aucun autre artiste aussi distingué n'eut un pareil nombre d'amis! Quel plus bel éloge pouvons-nous faire de son caractère?

En 1819, la ville de Lucerne commanda à Thorwaldsen un monument qu'elle avait résolu d'élever à la mémoire des soldats suisses morts aux Tuileries le 10 août 1792.--Ce monument, dont il composa le modèle, fut exécuté depuis par un jeune artiste de Constance nommé Ahorn. Tous les étrangers qui visitent la Suisse vont l'admirer. Un lion de grandeur colossale (il a neuf mètres de long et six mètres de haut), percé d'une lance, expire en couvrant de son corps un bouclier fleurdelisé qu'il ne peut plus défendre, et qu'il soutient avec les griffes. Il est sculpté en bas-relief dans une grotte peu profonde creusée, elle, dans un pan de rocher absolument vertical, que couronnent des plantes grimpantes, et du haut duquel se précipite un filet d'eau au milieu d'un bassin disposé tout exprès pour le recevoir. Au-dessus du lion sont gravés les noms des soldats et des officiers morts le 10 août, et à quelques pas de la grotte s'élève une petite chapelle avec cette inscription:

HELVETIORUM FIDEI AC VIRTUTI.
INVICTIS PAX.

Thorwaldsen s'était rendu à Lucerne, pour voir l'emplacement réservé à ce monument. Il saisit avec joie cette occasion d'aller revoir son pays natal. Pendant le court séjour qu'il fit à Copenhague, Frédéric VI, le roi régnant, s'occupait de faire reconstruire l'église Notre-Dame, vor Frue Kirke, presque entièrement détruite par le bombardement de 1807. Il commanda à son illustre sujet les statues du Sauveur, de saint, Jean-Baptiste et des douze apôtres.--Thorwaldsen revint bientôt à Rome, où il travailla sans relâche à la composition et à l'exécution de ces chefs-d'œuvre. «J'ai visité, au palais Barberini, dit M. Valéry, l'atelier de Thorwaldsen, qui, à Rome, semble avoir succédé à Canova dans l'opinion européenne, et dont le talent pur, sévère, poétique, lui est en quelque point supérieur, particulièrement dans les bas-reliefs.--Ses treize statues colossales du Christ et des apôtres sont une noble composition; le Christ, surtout, figure originale, empreinte du génie simple et sublime de l'Évangile, a la majesté sans terreur du Jupiter Olympien. Ces statues, destinées à la cathédrale de Copenhague, montrent l'embarras qu'éprouve le protestantisme de la nudité de son culte, et la pompe nouvelle qu'il cherche aujourd'hui à lui donner. Thorwaldsen, malgré ses vingt années de séjour à Rome, est resté complètement homme du Nord, et son âpre aspect, qui n'ôte rien à sa politesse et à sa bienveillance, forme un vrai contraste avec ses ouvrages, imités, inspirés de l'art grec, et les physionomies italiennes qui peuplent son atelier.» Nous n'avons pas eu le bonheur de voir le grand sculpteur danois; mais quelques-uns de nos amis, plus heureux que nous, nous ont affirmé que l'aspect de Thorwaldsen n'avait rien d'âpre, comme dit M. Valéry.--Sa belle tête, plus noble encore que ses plus sublimes créations, rayonnait, de haut l'éclat du génie, et respirait en même temps une affectueuse bonté. Ses longs cheveux blancs, retombant en boucles soyeuses sur ses épaules, lui donnaient, dans les dernières années de sa vie, l'air d'un barde inspiré; ses yeux bleus, qui semblaient toujours éclairés par le feu de son âme tendre et exaltée, avaient une douceur d'expression incomparable. «Rien qu'à le voir, dit un critique anglais, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer.»

Thorwaldsen ne revint définitivement dans sa patrie qu'en 1858, après quarante-deux années d'absence. Il rentra en triomphateur dans cette ville à laquelle il rapportait ses plus beaux chefs-d'œuvre, et qu'il ne devait jamais quitter. Le jour de son arrivée fut un jour de fête nationale; une foule immense se porta à sa rencontre et salua son retour des plus vives acclamations. Les poètes composèrent des vers en son honneur. Le roi Christian VIII, qui l'avait connu à Rome et qui s'était lié avec lui d'une étroite amitié, le nomma conseiller de conférence et directeur de l'Académie des beaux-arts de Copenhague.

Le 25 mars dernier, Thorwaldsen se rendit, selon son habitude, au théâtre. Avant que le spectacle fût commencé, il tomba à la renverse sur son fauteuil. On l'emporta aussitôt dans sa maison; mais tous les secours furent inutiles. Quelques minutes après il rendit le dernier soupir, sans avoir essayé de proférer une parole, sans avoir poussé la plus légère plainte. Il achevait, sa soixante-quatorzième année. Le jour même de sa mort il avait travaillé à un buste de Luther et à une statue d'Hercule, qu'il devait terminer bientôt pour le palais de Christianburg.--Le samedi 30 mars, sa dépouille mortelle a été ensevelie dans l'église de Holm. Toute la population de Copenhague assistait aux funérailles de ce grand artiste, qui avait eu le bonheur rare de réunir les qualités du cœur à celles de l'esprit.

Thorwaldsen laisse un nom qui ne périra jamais. Il nous serait difficile, on le conçoit, de porter dès aujourd'hui un jugement sur ses œuvres, disséminées dans presque toutes les capitales de l'Europe; à peine même si nous pourrions en donner une liste complète. La postérité ratifiera, nous n'en doutons pas, la haute opinion que ses contemporains ont toujours eue de son talent. Il restera, si ce n'est le premier, du moins le second des sculpteurs de la première moitié du dix-neuvième siècle; car on l'a souvent comparé à Canova, et la majorité des connaisseurs a toujours persisté à placer Thorwaldsen au-dessus de son illustre rival.--On l'a dit avec raison, «dans les plus beaux chefs-d'œuvre de Canova, un goût pur et exercé trouve des défauts à corriger; les plus faibles ouvrages de Thorwaldsen offrent des beautés qui enchantent.» Canova l'emporte peut-être dans les statues; mais dans les bas-reliefs, Thorwaldsen se montre inimitable.

Le Danemark, l'Italie et l'Angleterre possèdent actuellement les principaux chefs-d'œuvre de Thorwaldsen. La villa Sommariva du lac Como s'honore encore de montrer aux étrangers le Triomphe, d'Alexandre, commandé jadis par Napoléon pour le palais Quirinal; les bas-reliefs si connus du Jour et de la Nuit, et dont l'Illustration donne une reproduction exacte, sont devenus la propriété de lord Lucan; M. Hope a toujours conservé le Jason, et depuis il a acheté la Psyché et le Génie et l'Art; au duc de Bedford appartient le bas-relief de Psyché; Hébè décore la galerie de lord Ashburton; Ganimède est le principal ornement de celle de lord Egerton.--A Rome nous retrouvons, à la chapelle Clémentine, le tombeau de Pie VII; au Panthéon d'Agrippa, le Cénotaphe du cardinal Consalvi; dans le palais pontifical, les stucs d'un lambris représentant Alexandre à Babylone.--Le palais de l'archevêque, à Ravenne, renferme, dans l'appartemento nobile, un Saint Apollinaire. Enfin, en 1830, le Campo Santo de Pise s'est encore embelli du Tombeau de l'illustre chirurgien André Vacca, élevé par souscription.--Si Lucerne a son Lion, Varsovie a le Monument de Poniatowski; mais c'est à Copenhague qu'il faut aller pour admirer, au Musée, une collection complète de statues et de bas-reliefs, et à l'église Notre Dame, le Christ et les treize apôtres dont nous avons déjà parlé; Saint Jean prêchant dans le désert; les Quatre Prophètes; le Christ portant sa Croix. Alors même que toutes ses autres compositions seraient détruites, ces divers chefs-d'œuvre, réunis dans le même lieu, suffiraient pour assurer à Thorwaldsen l'immortalité dont il est digne.