Et comme Caïn s'avançait haletant vers cet arbre, l'arbre paraissait toujours s'éloigner. «Illusion horrible! s'écrie le malheureux, tu ne me tromperas plus, et je veux mourir ici.» A ces mots l'arbre parut marcher de lui-même avec rapidité, et Caïn, relevant la tête, le vit immense à ses côtés. Ses branches inférieures s'étendaient en un large cercle sur le sol, et dans cette enceinte l'humidité avait disparu; l'herbe y semblait flétrie, et un sable brûlé sillonnait par intervalles cet asile où ne voulait point pénétrer l'orage de Dieu.
Caïn reconnut le prodige; il hésita et puis il s'écria: «Qu'importe! le Tout-Puissant est las peut-être de ma misère.» En achevant ces paroles, il se précipité dans le cercle qu'abritait le cèdre; mais là un malaise indéfinissable vint le saisir. Des vapeurs fétides l'étouffèrent, il ne put respirer; il étendit les bras et voulut sortir de cette atmosphère, mais il ne le put; il sentit ses pieds arrêtés. Dans cette agonie, il se mit à gémir, et il pleura des larmes de sang. A ses gémissements répondit un cri de joie qui sortit du feuillage. Ce bruit le fit tressaillir d'horreur et il y porta les yeux.
Mais il ne put les en détourner, car des yeux de feu rencontrèrent les siens et les enchaînèrent sous un charme invincible Tout l'enfer était dans la flamme de ce regard. Caïn voulut s'y soustraire; vains efforts. Il fallait voir ces yeux, et il reconnut avec horreur qu'ils étincelaient sur la tête d'un énorme serpent; il vit les anneaux du monstre se dérouler et quitter l'arbre qu'ils enlaçaient, mais les regards ne le quittaient pas. Il entendit le corps frissonner en rampant sur le sable, le serpent s'approcher de lui, et il sentait ses pieds rattachés à la terre, qui te maîtrisaient comme une statue immobile.
Cependant le reptile infernal le touchait: il siffle et monte autour de son corps. Caïn sentit glisser sur sa peau une peau visqueuse et froide; chaque instant lui révélait les progrès du monstre: ses ossements craquèrent sous les anneaux qui se doublaient sur sa poitrine, ils le pressaient et se replièrent deux fois autour de son cou; et, parvenu à dominer cette tête humaine, le serpent satanique éleva fièrement la sienne et poussa un funèbre sifflement. A ce signal, les cieux s'ouvrirent; leur sein flamboyait d'éclairs, la foudre limita et tout disparut.
Ainsi mourut Caïn, ainsi fut lancé le premier tonnerre de Jéhovah.
LA MORT.
Une pluie froide ruisselai! aux vitres de ma fenêtre, mais j'étais auprès de mon feu, et, pendant que la nature attristée souffrait des caprices de l'hiver, moi je souriais à Marguerite; et tous deux, pressés autour d'une petite table et dans notre chambre chaude, nous faisions un délicieux dîner, plus d'une fois interrompu par des sourires, des libations, des baisers et des tendres propos.
Mais voilà qu'un importun, sortant de je ne sais où, apparaît tout à coup au milieu de cette fête; il venait la troubler, et personne n'était mieux fait que lui pour cela, car c'était la mort. Oui, mes amis, la mort avec son crâne emmanché au bout de ses vertèbres, avec ses côtes d'ivoire et suit double ulna qui s'enfonce si agréablement dans les os tremblotants de ses pieds.
Seulement, pour enjoliver la chose, elle avait jeté sur son squelette un manteau merveilleusement drapé et qui n'était pas sans transparence; elle se soutenait de ce qu'on appelle son bras, sur une longue faux rouillée. Le spectacle, mes amis, était nouveau et n'était point sans charme; il me fit rire; mais Marguerite, effrayée, pousse un cri et pâlit. Il est certain que la mort est la seule femme laide qui déplaise aux autres femmes.
Elle me fit la révérence et me dit: «Me voici;» et son salut fit craquer tous ses ossements. «Bonjour, belle inconnue, lui dis-je, soyez, la malvenue. Vous auriez dû au moins secouer la lourde patte de lion qui sert de marteau à ma porte d'entrée. A tout prendre, vous eûtes raison, car j'aurais bien pu ne pas vous ouvrir. Vous avez bien fait, ma belle sorcière, de me surprendre ainsi; mais que faut-il pour votre service?