Depuis son installation, notre cheik-el-Arab a eu constamment à combattre l'influence des khalifahs d'Abd-el-Kader. Au mois de juin 1841, un nouveau succès, remporté par Ben-Ganah contre Ferhat-ben-Saïd, lui ouvrit l'entrée de Biskarah; mais il ne put s'y maintenir. Les habitants, qui s'étaient montré d'abord disposés à reconnaître la souveraineté de la France, s'étant vu imposer par Ben Ganah, et à son profit personnel, une contribution de 40,000 fr., se soulevèrent et le contraignirent d'abandonner leur ville et leur territoire. Vers le mois de novembre 1841, la mort de Ferhat-ben-Saïd, tué dans un engagement contre une partie d'Arabes hostiles, vint délivrer Ben-Ganah d'un rival dangereux. Cependant à Biskarah, et dans les tribus qui environnent cette ville, les khalifahs nommés successivement par Abd-el-Kader, Ben-Amar et Mohammed-Séghir, ont, jusqu'à ces derniers temps, soutenu la lutte entre les partisans de Ben-Ganah, sans qu'aucun succès décisif soit venu faire prévaloir d'une manière définitive les intérêts de l'un des compétiteurs, qui, tour à tour, occupent la ville et l'abandonnent selon les occurrences. Aussi notre cheik-el-Arab, réduit à ses propres forces, a-t-il sans cesse demandé l'appui d'un corps auxiliaire de troupes françaises, seul capable, selon lui, de maintenir et de consolider son autorité dans ces parages lointains.

Un tel état de choses entraînait des conséquences désastreuses pour le pays, particulièrement pour la ville de Biskarah, et compromettait d'ailleurs notre domination générale. Laisser là si longtemps flotter à côté du nôtre le drapeau d'Abd-el-Kader, c'était, aux yeux des peuples, un signe de faiblesse et comme une menace permanente contre la sécurité de la province de Constantine. Les transactions commerciales, si nécessaires à un peuple qui ne produit que des objets de luxe, étaient interrompues sur la plupart des points; une barrière presque infranchissable séparait le Tell du Saharah, et des collisions continuelles ensanglantaient les tribus et les villes. La présence des Français à Biskarah pouvait seule mettre un terme à ces agitations, asseoir solidement l'autorité du cheik-el-Arab, en même temps que la domination française, organiser le Ziban, rétablir les relations de commerce entre le Saharah et le Tell, enfin régulariser la perception de l'impôt, ce gage réel de la soumission des populations indigènes. Tels ont été le motif et le but de l'expédition dirigée contre Biskarah.

La division de Constantine vient de terminer avec succès la première partie de ses opérations; elle a parcouru toutes les oasis connues sous le nom de Ziban dans les premières plaines du désert, chassé le khalifah qui y gouvernait au nom d'Abd-el-Kader et dispersé ses soldats réguliers.

Dès le 8 février, les troupes ont commencé à se mettre en mouvement. Un poste de ravitaillement fut établi à Bathnah, à 112 kilomètres sud de Constantine, à moitié chemin environ de Biskarah. Bathnah, où l'on trouve de l'eau, du bois et de l'herbe, est situé près des ruines immenses de Lambasa, au milieu des montagnes. C'est l'entrée d'une longue et large vallée inclinée du nord au sud, qui, séparant les djebel (monts) Aourès du djebel Mestaouah, conduit du Tell dans le Saharah. De grands approvisionnements y furent réunis, et un hôpital militaire installé pour recevoir les blessés et les malades. Le 23 février, la colonne expéditionnaire, commandée par M. le duc d'Aumale, et forte de 2, 100 baïonnettes, de 600 chevaux, de 4 pièces de montagne et de 2 de campagne, était réunie à Bathnah. Les tribus des environs, d'abord fort tranquille, avaient été agitées par les intrigues d'Ahmed-Bey, dans la unit du 19 au 20, des coups de fusil furent tirés sur les avant-postes. En même temps 5 à 600 cavaliers des Ouled Solthan et des Laglular-el-Halfamma occupaient le défilé du Kantana et empêchaient les chameaux, que le cheik-el-Arab avait requis dans le désert pour les transports, de rendre à Radmah. Le 21, quatre compagnies d'élite et 200 chevaux sortirent du camp. Cette petite troupe, guidée par le cheik-el-Arab, marcha toute la nuit; au jour, elle rencontra le rassemblement d'ennemis, le défit et lui tua 15 hommes; la route était libre. Le 25, tous les moyens de transport étant rassemblés, la colonne se mit en route pour Biskarah, avec un mois de vivres, en laissant à Bathnah un bataillon du 31e, 50 chevaux, 2 pièces de montagne et 10 fusils de rempart. L'infanterie était commandée par M. Vidal de Lauzun, du 2e de ligne; la cavalerie par M. le colonel Noël, du 3e de chasseurs d'Afrique; M. le général Lechêne dirigeait les services de l'artillerie.

Arrivée le 20 à M'Zab-el-Msaï, la colonne, après avoir enlevé quelques milliers de têtes de bétail aux Laghdar, réfugiés dans une haute montagne réputée inaccessible, le djebel Metlili, parvint, le 29, à El-Kantara (le pont), le premier village du Désert. C'est une oasis de dattiers située au pied de rochers escarpés, à la sortie d'un défilé fort étroit que traversait une voie romaine, aujourd'hui impraticable. Un beau pont romain, très-bien conservé, donne son nom au village.

Les habitants acquittèrent sans difficulté leurs contributions annuelles.

Le 4 mars, la colonne entra sans coup férir à Biskarah, Mohammed-el-Séghir, marabout de Sidi-Okbah, le dernier khalifah d'Abd-el-Kader, qui occupait la Kasbah de Biskarah avec un bataillon de 500 hommes, avait quitté la ville depuis cinq jours avec ses troupes régulières et s'était réfugié dans l'Aourès, sans réussir à emmener la population. Le soir même, les députations de toutes les petites villes des Ziban et de toutes les tribus nomades, sans exception, étaient dans notre camp, demandant l'aman (le pardon) et la protection de la France.

Le corps expéditionnaire est resté dix jours dans les Ziban; les troupes étaient disséminées sur tout le pays. Quatre officiers versés dans la connaissance des mœurs et de la langue arabes, MM. le commandant Thomas, les capitaines de Neveu, Desvaux et Fornier, visitèrent tous les villages, interrogèrent partout les djemââ (assemblées des notables), et recueillirent des renseignements politiques et statistiques qui permirent à M. le duc d'Aumale de constituer l'autorité, et de frapper une première contribution en argent et en nature (dattes, grains, moutons et chevaux). Les contributions perçues représentent une valeur d'environ 150,000 fr.

Les choses ont été réglées de manière à laisser au cheik-el-Arab un pouvoir que ses services semblent mériter, mais de manière aussi à permettre au commandant supérieur d'exercer sur ses actes une surveillance continuelle, et à donner aux populations les garanties qu'elles réclament. Ainsi, les droits de chaque fonctionnaire ont été fixés publiquement.

L'impôt sera unique, proportionnel à la richesse, et déterminé, chaque année, par une lettre du commandant de la province à chaque tribu ou village; la perception en est confiée au cheik-el-Arab. L'exercice de la justice a été également réglé. Enfin, des ordres ont été donnés pour que les voyages des nomades dans le Tell se fissent à époque fixe, par des routes déterminées, et avec autant d'ordre que possible. Les gens turbulents seront amenés à Constantine comme otages. Une compagnie de tirailleurs indigènes de trois cents hommes occupera la Kasbah de Biskarah, sous les ordres d'un officier français, et en soutenant l'autorité du cheik-el-Arab, représentera la France dans cette contrée lointaine. Un goum de cinquante cavaliers d'élite, fourni par les tribus d'origine noble et exemptes d'impôt, complète l'organisation militaire du pays.