--Fais pas attention, Eustache. Ton diable d'Édouard m'a fait gorger le double six sept fois de suite: il y a de quoi faire tourner un homme en mêlasse. Adieu, collègue. Merci.
--Adieu, vieux.»
Potard sortit désespéré; cette trame dont il croyait tenir le fil se compliquait de plus en plus; il ne savait désormais à quoi se rattacher, il était à bout de conjectures. Pendant quelques heures il parcourut les quais du Rhône, en proie à une espèce d'égarement, espérant toujours que le hasard le servirait mieux que le calcul, et que le sort lui livrerait son mystérieux ennemi. Il n'aperçut que d'honnêtes visages qui n'avaient rien de séducteur: des négociants ou des employés qui vaquaient à leurs affaires, enfin, cette foule bruyante qui remplit l'enceinte des grandes villes et s'agite pour gagner le pain de la journée. Sur toutes ces physionomies le voyageur essayait de trouver le mot de son énigme et la clef de l'apparition qui venait de troubler à jamais son repos. Quand il reprit, le soir, le chemin de sa maisonnette, il chancelait comme un homme ivre, tant les déceptions dont il était le jouet avaient laissé dans son cerveau empreinte profonde.
Cependant il fallait se vaincre encore, sous peine de trahir devant Jenny et Marguerite les combats de son âme et la source d'où ils provenaient. Potard eut ce courage: comme ces martyrs qui gardaient, au milieu des tortures, toute leur sérénité. Il garda le sourire sur les lèvres pendant que le chagrin lui rongeait le cœur. Il s'associait aux petites joies de la jeune fille, et se prêtait à ses moindres caprices avec sa patience et sa bonté accoutumées; il grondait Marguerite moins souvent qu'à l'ordinaire, et resta indifférent à des négligences dans le service qui autrefois eussent provoqué ses reproches. Sa vie intérieure manquait désormais d'abandon; elle reposait toute sur un calcul. Il s'agissait d'exercer une surveillance qui ne fût pas soupçonnée, et de ne pas provoquer autour de lui la défiance pendant qu'il ménageait à ces deux femmes un siège dans toutes les formes. Chaque jour il s'absentait comme à son habitude, mais des émissaires, répandus près de la maison, lui rendaient compte de ce qui s'y passait, et des mouvements qui s'y étaient opérés. La nuit, aucun bruit ne trahissait ses mouvements, et le silence le plus profond régnait dans sa chambre; mais au lieu de se livrer au sommeil, Potard était debout devant sa croisée ouverte, l'œil et l'oreille aux aguets, en butte à une insomnie fiévreuse.
Une semaine s'écoula ainsi sans amener d'incident nouveau. Les espions n'avaient rien aperçu de suspect, et le long entretien que Potard poursuivait avec les étoiles n'amenait aucun résultat. L'incertitude dévorait le pauvre troubadour, et son corps de fer se ressentait de ces insomnies prolongées. Quoique la passion le soutint, il était une heure, dans le cours de ces veillées, où son œil se fermait involontairement et où sa tête se penchait sur l'appui de la croisée; alors d'horribles cauchemars s'emparaient de lui, et il n'échappait à ce triste sommeil qu'en proie au vertige et le cœur rempli d'angoisses. Il en était là, une nuit, quand un son sec et brusque le réveilla en sursaut: il se remit vivement sur son séant; mais, par un geste mal calculé, il heurta l'espagnolette, qui résonna sous sa main. C'en fut assez pour changer l'aspect de la scène: une ombre effarouchée se perdit sous le berceau, et quelques mouvements qui avaient lieu dans l'intérieur de la maison cessèrent à l'instant même. En présence de cette proie qui allait encore lui échapper, le cœur de Potard bondit dans sa poitrine: hors de lui, il allait se précipiter par la croisée afin d'atteindre son ennemi et l'abîmer au besoin dans sa chute, quand l'idée, l'inspiration d'une vengeance plus terrible vinrent l'assaillir. Il avait à ses côtés un fusil, une bonne arme de Saint-Étienne, dont les perdrix de la plaine environnante avaient plus d'une fois éprouvé la justesse; avec la rapidité de l'éclair, il s'en saisit, poussa avec fracas les volets de la croisée, et au moment où l'ombre, s'évanouissant par un chemin qui lui semblait familier, ouvrait la porte du jardin et allait disparaître dans la campagne, il l'ajusta et pressa la détente. Le coup partit, et un cri se fit entendre. Potard s'élança hors de sa chambre, croyant trouver sur le sol le cadavre de sa victime.
Cependant le bruit d'un coup de feu, tiré au milieu de la nuit, avait mis en éveil tout le voisinage. Les croisées des maisons environnantes se garnissaient de curieux ou de femmes épouvantées; on s'interpellait à la ronde pour savoir d'où provenait cette mousqueterie et quel attentat avait été commis. Quand Potard passa devant la chambre de Jenny, la jeune fille était sur le seuil de sa porte, un bougeoir à la main, dans tout le désordre d'une toilette de nuit; Marguerite, de son côté, descendait de sa mansarde dans un négligé semblable. Toutes les deux semblaient éprouver une surprise n'avait rien de joué, et qui ne cessa même pas lorsque Potard leur dit d'un ton moitié farouche, moitié solennel:
«Femmes, venez voir votre ouvrage!»
Elles suivirent le troubadour dans le jardin où les populations voisines descendaient à leur tour, armées de lanternes et offrant le spectacle des plus étranges accoutrements. Potard marchait à la tête de ce bataillon et cherchait partout le corps du délit. Dans la première ivresse de l'attentat, il eût foulé aux pieds avec délices le cadavre de son ennemi: cette joie lui fut refusée. On eut beau fouiller de toutes parts, dans tous les coins, sous les touffes de fleurs, derrière les bancs de gazon, point de cadavre, point d'être animé ou inanimé. La petite porte du jardin était close, et rien n'indiquait qu'on l'eût ouverte. Potard ne se contenait plus: il allait comme un furieux dans tous les sens, avide de sa proie, et désespéré de ne pas la trouver. Quant aux voisins, ils finirent par croire que cette scène était une plaisanterie imaginée par le voyageur, et qu'après avoir déchargé son arme sur une chauve-souris, il trouvait agréable de convertir cet exploit nocturne en une mystification pour tout le quartier. Aussi ne se retirèrent-ils pas sans murmurer et en menaçant le troubadour du commissaire de police.
Qu'on juge de l'état de Potard: il crut que sa raison l'abandonnerait, et quelques instances que purent faire Jenny et Marguerite, il ne voulut pas quitter le jardin de toute la nuit. Assis sur un tertre de gazon, et plongé dans une stupeur profonde, il ne se leva que quand le soleil fut monté sur l'horizon, et alla de nouveau examiner les lieux, comme le chasseur en quête de son gibier, et que rien ne rebute de sa recherche. Le sol, la serrure, les deux marches qui descendaient vers la campagne, il examina tout, et il semblait renoncer de nouveau, quand son œil vint à se fixer sur les panneaux extérieurs de la porte. Ce fut toute une découvert qui lui arracha un cri spontané:
«J'en étais bien sûr!» s'écria-t-il.