Je la regardai: elle était vêtue d'une robe déchirée; un mauvais fichu sale cachait à peine ses épaules maigres; la misère avait foncé la nuance olivâtre de ses traits et flétri ses joues de rides précoces; elle n'avait guère une quarante ans, on lui en eût donné sans peine cinquante. Elle se pencha sur l'enfant, arrangea doucement l'oreiller, et déposa un baiser sur son front. L'enfant ouvrit les yeux, reconnut sa mère, sourit, et, se retournant, s'endormit aussitôt.

Tout le bonheur de cette maison, je le vis bien, reposait sur cette fragile tête: amour, travail, espoir, tout était pour lui, bel enfant, sommeillant dans le luxe au milieu du besoin; il avait un hochet d'ivoire, et ses parents n'avaient pas de souliers! il avait des draps, une moustiquaire, un berceau de bois précieux, tandis qu'ils couchaient sur des planches et travaillaient tout le jour!

Carthagène des Indes.--Vue du Fort San-Felipe.

J'interrogeai mon hôtesse; celle-ci, enchantée de l'impression causée par la vue de son enfant, se montra fort communicative. Elle parlait avec tant de volubilité, qu'étant neuf encore dans la connaissance de la langue espagnole, il me fut assez difficile de saisir le sens de ses paroles; cependant ses gestes, qui étaient fort expressifs, m'aidèrent considérablement à la comprendre. Elle entama un long récit où il était question des troubles qui dévastèrent Carthagène à l'époque de l'insurrection; elle me montra la Poppa, me nomma Morillo. Bolivar, puis, courant dans un coin de la chambre, souleva avec effort un globe de fer rouillé divisé en deux et réuni par une barre: c'était un boulet ramé; elle leva ses quatre doigts décharnés, en répétant avec un visage effrayé:

«Quatro en veinte anos!»

Quatre sièges en vingt ans!

Puis, comptant ses doigts l'un après l'autre; «Mi padre, mi hermano, mi marido!...» dit-elle; et secouant la tête d'un air triste, elle passa trois fois le côté de la main derrière son cou; je compris.

Ce que je pus saisir de l'histoire de cette pauvre femme fut qu'elle avait perdu de bonne heure tous ses parents et l'aisance dont elle jouissait autrefois, au milieu des désastres des révolutions. Isolée, réduite au dernier abandon, elle se vit obligée de s'unir, pour subsister, à un moreno, avec qui elle habitait cette pauvre demeure. L'orgueil de la caste avait sans doute rudement lutté dans son âme contre l'angoisse de la misère, avant qu'elle eût consenti à accepter une telle extrémité; mais la faim l'avait emporté!