--Hélas! monsieur, j'y viens aujourd'hui pour la première fois.
--C'est donc cela: entre nous, monsieur, dit le loquace cicérone en baissant de plus en plus la voix, la profession d'avocat de police correctionnelle ne peut faire envie à personne, et, quant à moi, je l'estime un assez triste métier.
--Monsieur, vous m'étonnez!
--D'abord, dans les trois quarts des causes correctionnelles, l'avocat est complètement inutile; que diable voulez-vous qu'il vienne dire, par exemple, pour ce repris de justice qui a rompu son ban pour la dixième fois; pour cet incorrigible voleur qui comparaît sur la sellette avec une recommandation de douze ou quinze condamnations antérieures; pour cet honnête ivrogne qui a appelé un sergent de ville du nom peu respectueux de mouchard; pour ces vagabonds qui ne demandent qu'un séjour dans les prisons durant la rude saison d'hiver; pour ces pauvres vieilles femmes prévenues de mendicité et qui réclament comme une faveur d'être envoyées dans un dépôt hospitalier? Croyez-vous que la faconde des avocats soit de quelque utilité dans ces sortes d'affaires? qu'elle puisse conjurer la sévérité du tribunal envers les uns, et qu'il soit besoin de leurs phrases creuses et banales pour exciter la pitié, l'indulgence en faveur des autres? Pas le moins du inonde, monsieur; aussi les juges profitent-ils le plus souvent du temps pendant lequel ces orateurs superflus débitent leurs plaidoiries, pour délibérer sur le sort de leurs clients, ou pour s'entretenir de leurs soirées, de leurs récoltes, ou de la séance de la chambre des députés. Puis, quand ils ont accordé une honnête latitude à l'éloquence du défenseur, le président l'interrompt par ces mots sacramentels;
«C'est entendu.» Notez bien qu'il ne dit jamais: «C'est écouté.» Ici les synonymes ont leur valeur. Plus d'une fois, monsieur, j'ai remarqué que cette manière d'entendre et de ne pas écouter certains défenseurs est un bonheur pour le client défendu; et dernièrement encore, de deux prévenus inculpés de délits semblables, l'un, qui n'avait pas d'avocat, a été condamné à six mois de prison; l'autre, qui en avait un, en a eu pour un an. Après cela, monsieur, je vous dirai qu'il faut que tout le monde vive; et, en fait, ces causes sont si peu et si mal payées aux avocats, qu'il leur en faut un certain nombre pour leur donner des moyens d'existence. Je me suis laissé dire par un audiencier fort spirituel et fort malin qui m'honore de son amitié, des choses incroyables sur la manière dont quelques-uns de ces messieurs font ce qu'on appelle le client. Le client ne vient pas toujours de lui-même, il faut l'attirer, le chercher, l'accrocher parfois au passage. C'est une espèce de chasse à l'affût, au miroir ou à courre. Les plus intrépides vont bravement dans les prisons offrir leurs services à ces honnêtes clients; ils y retrouvent aussi leurs anciennes pratiques, et veillent à ce qu'un confrère perfide ne s'avise pas de les détourner à son profit. Les écrivains de la salle des Pas-Perdus sont aussi les fournisseurs de certains avocats, moyennant le partage des maigres honoraires reçus. Enfin l'avocat correctionnel qui arrive le matin au Palais, sans affaires, sans causes, ne désespère pas d'en attraper quelques-unes avant l'ouverture de l'audience en se promenant dans la salle des Pas-Perdus, et en offrant ses services aux plaideurs effarés, qu'il juge sur la mine assez naïfs pour accepter ses bons offices, assez riches pour les payer.»
Vue intérieure de la Police correctionnelle de Paris, 6e chambre.
Mais la voix de l'huissier de service interrompt les indiscrétions du vénérable habitué:
«L'audience! messieurs, ôtez vos chapeaux!»
A ces mots les avocats se lèvent et se découvrent pendant que les juges et le substitut montent à leurs sièges; l'auditoire s'installe, s'arrange de son mieux pour bien voir, pour bien entendre; le greffier essaie sa plume, les rédacteurs des journaux judiciaires se placent dans la tribune qui leur est réservée au-dessous du siège du ministère public; le vieil habitué hume d'un air satisfait et attentif une prise de tabac. Le silence s'établit, et le président prononce la formule;