M. Prudent.
Tout pianiste qui veut se faire entendre du public s'assied, à cet effet, devant un piano. Cela est tout simple. Aussi, M. Liszt le trouve-t-il trop simple: il lui faut, à lui, deux pianos.--Quoi! deux pianos à la fois?--Pas précisément. Ce serait un précédent, mais enfin, M. Liszt s'est contenté jusqu'ici de passer d'un piano à l'autre deux ou trois fois dans le cours d'une séance. Tout le monde a cherché les raisons de cette singularité et, comme il arrive toujours en pareil cas, chacun a fait son hypothèse. «C'est, disent les uns, que, jouant des morceaux de caractères différents, il a besoin d'un instrument dont la sonorité soit différente.» Cette explication est démentie par le fait: les deux pianos qu'emploie M. Liszt sont exactement semblables. «Ne voyez-vous pas, disent les autres, à quelle étonnante qualité de son M. Liszt a su arriver? Ce n'est pas un exécutant comme un autre. Chaque concert qu'il donne est un combat furieux qu'il livre à son instrument. De ce duel à mort, il sort toujours vainqueur: le piano est donc vaincu, c'est-à-dire qu'il reste, meurtri et disloqué, sur le champ de bataille. Sous les doigts nerveux de ce terrible athlète, les cordes se rompent, le clavier se déjette, la table d'harmonie volerait en éclats si M. Érard ne fabriquait pas pour son usage des pianos tout particuliers garnis de fer et doublés d'airain.» Cette hypothèse a son coté poétique et doit séduire l'imagination des jeunes filles; mais elle n'est pas mieux fondée que la précédente: M. Liszt ne casse point de cordes, et le piano ne perd pas l'accord plus rapidement sous ses doigts que sons les doigts d'un autre. Son incontestable supériorité sous quelques rapports vient surtout de l'étonnante flexibilité de son poignet, et ce sont justement les poignets peu flexibles qui fatiguent l'instrument.
M. Berlioz.
Nous croyons plutôt que M. Liszt est bien aise de se montrer sous tous ses aspects. Entouré d'auditeurs de tous les côtés, s'il ne changeait pas de position, il y en aurait une moitié qui ne verrait de l'exécutant que ses coudes, son habit noir et les longs cheveux blonds qui flottent autour de sa tête. Or, M. Liszt n'est pas seulement un pianiste: c'est un acteur avant tout. Aucun orateur, aucun prédicateur, aucun danseur, n'a jamais eu une pantomime aussi savante. «L'action, disait Cicéron, est la première qualité de l'orateur.» M. Liszt a fait son profit de cette maxime, et paraît regarder l'action comme la première qualité du pianiste. Tout ce qu'il joue se reflète sur son visage; ou voit se peindre sur sa physionomie tout ce qu'il exprime et même tout ce qu'il croit exprimer. Il se fait une figure appropriée à chaque morceau; il a des airs de tête, des gestes et des regards pour chaque phrase; il sourit aux passages gracieux; il fronce le sourcil quand il frappe un accord de septième diminuée. Tout cela est évidemment perdu pour ceux de ses auditeurs à qui il tourne le dos, et c'est par principe de justice et pour ne faire de tort à personne qu'il fait disposer deux pianos en sens contraire, et qu'il passe alternativement de l'un à l'autre. Grâce à la délicatesse de ce procédé, chacun peut avoir son tour.
Il y a pourtant à cela un inconvénient dont il ne se doute pas et que nous allons lui signaler. A son second concert nous étions placé derrière une artiste jeune et charmante, et qui donne les plus belles espérances. Elle examinait M. Liszt avec une ardente curiosité, et l'admirait avec la candide bonne foi de la jeunesse. «Qu'il est beau! s'écria-t-elle; quelle noble figure! quel sublime regard!» Son cavalier, homme plus froid et d'un âge raisonnable, ne partageait pas cet enthousiasme et répliqua, d'un air assez renfrogné: «Je le trouve, moi, très-ordinaire.» M. Liszt, en ce moment, était assis devant le piano de gauche et présentait, par conséquent, le côté droit de son profil, bientôt il changea d'instrument. La jeune cantatrice reprit alors sa lorgnette, et après un nouvel examen, s'écria naïvement: «C'est singulier, il n'est plus si bien de ce côté-ci!»
M. Liszt.
M. Liszt n'est pas seulement un pantomime habile, c'est un exécutant réellement remarquable, et qui n'aurait eu besoin que de son talent pour être remarqué. Il fait sur son instrument des choses qu'aucun autre ne pourrait faire. Il a une verve prodigieuse et une vigueur incomparable. Il entend mieux que personne l'art des contrastes. Après ces violents éclats et ces grands coups de tonnerre par lesquels il étonne et étourdit ses auditeurs, il s'apaise tout à coup, et les surprend par des détails d'une grâce et d'une délicatesse infinie; mais il a les défauts de ses qualités, il est complètement dépourvu de simplicité et de naturel. Ses oppositions sont presque toujours brusques et affectées, et ses effets exagérés. Le rhythme y périt trop souvent, et, ce qui est plus triste encore, le sens même de la mélodie. M. Liszt ferait bien plus d'effet, ce nous semble, s'il courait moins après l'effet.
MM. Dœhler et Prudent sont beaucoup plus simples et n'en sont pas moins des pianistes du premier ordre, nous dirions même très-volontiers de grands pianistes, si l'on n'avait un peu trop l'habitude aujourd'hui de parler d'un virtuose sur le même ton que de Charlemagne ou d'Alexandre le Grand. C'est quelque chose sans doute que d'exécuter avec éclat un air varié; mais cela exige, après tout, moins de facultés qu'il n'en a fallu pour faire la campagne d'Italie, ou gagner la Bataille d'Ansterlitz... Cuique suum. M. Dœhler a donné cet hiver plusieurs concerts qui tous ont produit une grande sensation. M. Prudent n'en a donné qu'un; mais c'était un coup bien hardi, car il s'est fait entendre dans cette même salle Ventadour que M. Liszt venait de remplir trois fois de suite, et l'on pouvait conjecturer que la curiosité des dilettanti serait épuisée aussi bien que leur bourse. Tardé venientibus...