Du reste, la question du bon marché de la fabrication est tout entière dans celle des voies de transport, ou, si l'on aime mieux, dans la position de l'usine. Quand le minerai et le combustible ne se trouvent pas réunis, comme les minerais carbonates des houillères d'Angleterre, il faut asseoir son usine de manière à ce que les matières les plus lourdes soient le moins éloignées possible. Il vaut mieux, en effet, être loin du lieu de consommation que des lieux où se trouvent les matières premières. Quelques usines seulement, en France, jouissent de cet avantage dans le centre de la France, dans le Nord et dans le Midi. Il ne faut pas d'ailleurs prendre pour terme de comparaison des prix de la fonte et du fer, ceux des pays étrangers. En ce moment, en Belgique et en Angleterre, les fers se vendent il vil prix, il est vrai; mais la raison en est dans la production exagérée à laquelle on s'est livré dans ces deux pays pour les rails de chemins de fer. On a répondu à un besoin accidentel par des établissements permanents, et le besoin une fois satisfait, la cessation des travaux, ou la vente au-dessous du prix de fabrication, sont venues jeter le trouble et le désordre dans les usines les mieux montées. Les lenteurs du gouvernement et les tergiversations de l'industrie dans les questions de chemins de fer ont en cela d'heureux, que la France a évité cet écueil; quelques usines nouvelles se sont montées dans la prévision des fournitures de rails, mais peu à peu, et sans jeter de trouble sur le marché. Aussi les prix baissent, mais sans secousse, les procédés de fabrication s'améliorent, et tout fait présager que si nous arrivons enfin à un système de voies de communication perfectionnées, et à un tarif de douanes suffisamment protecteur, les consommateurs français auront le bon marché des Anglais sans leurs crises commerciales. Tout tarif de douanes doit subir deux phases: dans la première, à la naissance de la fabrication, ces tarifs doivent être assez élevés pour permettre aux producteurs et aux constructeurs de monter leurs ateliers et de lutter de prime abord avec l'industrie étrangère; dans la deuxième, quand l'industrie est suffisamment assise, si l'on peut fabriquer au même prix dans les deux pays, tout tarif doit être supprimé, sinon il faut en conserver la portion représentative de la différence des prix de main-d'œuvre ou de matières premières. Nous sommes arrivés pour la plupart de nos industries à cette seconde période. Mais la difficulté, on le conçoit, est de tarifer ces différences de prix sur lesquelles doit être assis un tarif équitable; la nouvelle loi de douanes, présentée cette année à la chambre des députés, satisfait en partie à ce besoin.
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Pompe foulante et aspirante Letestu. |
Pompe d'épuisement Letestu, avec la disposition des tuyaux d'aspiration. |
Nos lecteurs nous permettront de ne pas les arrêter plus longtemps sur les métaux proprement dits; disons seulement que l'exposition renferme de beaux échantillons de cuivre, de zinc, de fer, de fonte, et surtout d'acier fondu et de métaux ouvrés, et que, sous ce rapport, les prévisions du jury de 1839 n'ont pas été trompées. Ce que nous ne pouvons donner, sans entrer dans des détails longs et fastidieux, et ce qui pourtant constitue le véritable progrès de ces industries, ce sont les prix comparatifs de ces produits à dix ans de distance. La baisse est en général satisfaisante; mais nous avons hâte de conduire nos lecteurs au milieu des applications auxquelles nos industriels ont plié les métaux.
L'aspect général de la salle des machines, de cette triple galerie où l'on trouve près l'une de l'autre la machine la plus minime, celle à faire des chaussons de lisière ou à cambrer les tiges de bottes, par exemple, et les énormes outils-machines, qui semblent destinés à des travaux herculéens; cet aspect général, disons-nous, est saisissant, et donne de l'intelligence de l'homme l'idée la plus haute et la plus complète. Comment se dire, en effet, sans admiration, que cet être si petit, si faible, si incapable par lui-même d'un effort matériel puissant, domine la matière la plus rebelle, change et modifie suivant ses besoins la création tout entière, dompte et plie à son service les animaux les plus redoutables, et manie les masses les plus énormes, comme fait le vent de la feuille qu'il pousse devant lui? Quant, à nous, en parcourant cette magnifique exposition de l'industrie, encore si nouvelle en France, de la construction des machines, si nous rencontrions sur notre chemin quelqu'un de nos fiers et dédaigneux voisins d'outre-mer, nous leur montrerions avec orgueil le résultat de quelques années de paix, et nous leur dirions: Nous avons appris pendant les guerres de l'empire, pendant l'époque qui vous a été si désastreuse, du blocus continental, à nous passer de vous pour une foule de fabrications dont nous étions habitués à vous demander les produits. Aujourd'hui nous vous enlevons encore un des fleurons de votre couronne industrielle; non-seulement nous faisons des machines pour nous, mais nous commençons à les transporter sur les marchés étrangers. C'est une guerre toute pacifique que nous vous faisons, guerre digne des deux peuples, où l'on est fort par le travail et où l'on triomphe par l'intelligence.
Un dernier préjugé, cependant reste à vaincre dans l'esprit d'un grand nombre de Français, et ce préjugé fatal a été l'obstacle le plus fort au développement de l'industrie des constructeurs; c'est la suprématie accordée jusqu'à ce jour aux produits anglais sur les produits français. Ce préjugé, disons-le, tend à disparaître, et pour ceux chez lesquels il est encore enraciné, nous ne pouvons que les inviter à parcourir l'exposition de 1844, à regarder d'un œil non prévenu ce magnifique spécimen de l'industrie française, et à se demander ensuite, tout esprit national à part, si on fait mieux ou autrement chez nos voisins.
Nous voudrions pouvoir donner à nos lecteurs des explications détaillées sur chacune des nombreuses machines exposées cette année; mais ils comprendront que nous sommes obligés de nous arrêter à un petit nombre d'entre elles et à celles qui nous paraissent le plus remarquables. Encore ici avons-nous l'embarras du choix. Il y a en France six à huit constructeurs dont les ateliers sont moulés sur l'échelle la plus grande et outillés de la manière la plus puissante, et un grand nombre d'autres de proportions moindres. La plupart de ces constructeurs ont envoyé à l'exposition des produits dont les uns se distinguent par le fini des pièces, par la bonne exécution de l'ensemble, et les autres par d'utiles innovations. La navigation à vapeur et la locomotion sur chemins de fer ont été les points de départ de ce progrès. Les ateliers français ont eu à construire, depuis quelques années, les machines de 450 chevaux destinées aux paquebots transatlantiques et un grand nombre d'autres appareils de force moindre, mais dont les dimensions sont encore colossales. Ces ateliers se sont mis à l'œuvre, et, au dire des connaisseurs, la fabrication en est excellente et égale au moins à ce que les Anglais ont fait de plus perfectionné dans ce genre.
Plusieurs ateliers se sont également outillés pour la fabrication des locomotives, et leurs produits, d'abord repoussés à cause de l'infériorité inévitable d'un premier essai, puis quelque temps encore victimes du préjugé dont nous parlions plus haut, commencent cependant à prendre le rang qui leur appartient dans les constructions de ce genre. Les modèles, d'abord empruntés aux Anglais, ont été changés, modifiés, améliorés, et maintenant c'est à un Français, M. Meyer, de Mulhouse, que l'on doit l'importante innovation de la détente variable de la vapeur, innovation qui se traduit en économie de combustible, d'usure et d'entretien.
Les grands fabricants ont donc envoyé quelques-uns de ces produits dont nous parlions plus haut, parmi lesquels nous avons notamment remarqué un tour parallèle de M. Calla, dont la table a dix mètres de longueur; une machine à faire les roues, de M. Eug. Philippe; des appareils énormes en masse et en puissance, de M. Aug. Pillet, tels qu'un tour parallèle, des machines à diviser les engrenages, à tarauder les écrous et les boulons; les machines de M. Decoster et celles de MM. Durosne et Gail.
Parmi les établissements qui ont envoyé de magnifiques produits en ce genre, le Creusot occupe une des premières places. Pour ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas cette importante usine, nous dirons que les éléments de production du Creusot se composent de trois industrie» distinctes et concentrées dans un même lien, c'est assez dire qu'elle se trouve dans les conditions d'une bonne fabrication à bon marché. Les industries sont, 1° l'extraction de la houille, qui s'élève à un million d'hectolitres par an; 2° la fabrication du fer et de la fonte au moyen de quatre hauts-fourneaux qui produisent ensemble, seize à dix-huit tonnes par jour, et de feux de forge et d'affinerie pouvant fabriquer huit cents tonnes de fer par mois; et 3° la construction des machines, pour laquelle le Creusot s'est acquis une réputation européenne.
Ce qui, parmi les produits de cette usine, attire principalement l'attention dans les salles de l'exposition, ce sont les pièces suivantes: une traverse et une grande bielle pour un appareil de quatre cent cinquante chevaux; un mouton à vapeur vertical, et une marmite à percer et river les tôles. La bielle présente un spécimen des proportions données aux appareils destinés à la navigation transatlantique. Cette pièce, d'une difficile exécution, se distingue par sa masse imposante et par la perfection du travail.