«--Qu'à cela ne tienne, monsieur, dit-il en fouillant dans les vastes poches de sa polonaise. Si les lattes ne vous sourient pas, voici deux petits brûlots qui feront tout aussi bien notre affaire.
«Ces petits brûlots consistaient en une paire de pistolets d'arçon du plus fort calibre, et chargés jusqu'à la gueule.
«--Soit, dis-je, je préfère ceci.
«--Au mieux, jeune homme. Il y a plaisir de traiter avec vous. Les choses marchent comme sur des roulettes. Et la distance, maintenant?
«Comme vous l'entendrez, major.
«--Bravo! alors ce sera quarante pas à marcher l'un sur l'autre. Quant à l'heure, mettons demain matin à la pointe du jour. D'ici là, je veillerai sur Poussepain. Au revoir, jeune, homme.
«Nous nous séparâmes sur ces mots, et je retournai près d'Agathe. La syncope avait cessé; mais une fièvre violente venait de se déclarer, et il s'y mêlait un tel délire, qu'il fallait surveiller les mouvements de la malade. Deux fois elle s'était, précipitée hors de son lit en poussant des cris d'effroi et de désespoir. Une vision fatale l'obsédait; son œil égaré se promenait dans tous les coins de la chambre, comme s'il eût cherché un spectre. La nuit se passa ainsi, sans autre relâche que de légers intervalles d'un assoupissement mêlé de soubresauts convulsifs. Quand l'aube parut, il fallut songer à notre rendez-vous. J'avais prévenu le docteur; il consentait à m'accompagner; mais, par une sorte d'instinct, Agathe s'était emparée de l'une de mes mains, et ne semblait pas vouloir s'en désaisir. A mesure que je faisais un effort pour la dégager, je sentais ses doigts exercer une pression plus vive, et son bras se roidir avec une vigueur fiévreuse. Pour m'arracher à cette étreinte, la violence fut presque nécessaire, et quand elle sentit que je lui échappais, la pauvre femme exhala un soupir si déchirant qu'on eût pu le prendre pour son dernier souffle. Enfin nous quittâmes le logis au moment où le jour commençait à se faire, et à peu de distance du seuil parurent nos deux antagonistes, enveloppés dans leurs manteaux. L'ex-major prit la conduite de l'affaire, et marcha vers une clairière qu'il était allé reconnaître dès la veille. Nous le suivîmes en silence.
«Depuis quelques heures, j'avais profondément réfléchi à la lutte dans laquelle j'étais engagé. Entre Poussepain et moi, la partie n'était pas égale. Il y apportait une haine violente et légitime, un cœur aigri par les blessures de l'amour-propre et la honte d'un affront public. Rien de pareil de mon côté; les torts que pouvait avoir l'ancien dragon ne m'étaient pas personnels et ne me touchaient que d'une manière indirecte. Sans doute un homme, totalement gelé en Russie, n'aurait pas dû prendre une femme de dix-sept ans pour en faire une garde-malade; mais il payait cher son erreur, et j'étais l'instrument de cette expiation. C'était assez. J'allai donc à ce combat sans haine et sans colère. Comme une victime et non autrement. Mon plan était fait; je voulais risquer ma vie sans attenter à la sienne, essuyer son feu et décharger mon arme à tout hasard. Avec un champion aussi exaspéré, cette résolution était pleine de périls, car il s'agissait d'un duel à outrance; mais l'esprit de conservation ne fut pas assez fort chez moi pour me faire désirer la mort d'un homme contre lequel je n'avais aucun sujet de ressentiment. Telles étaient mes dispositions quand nous arrivâmes sur le terrain.
«Le lieu du combat avait été admirablement choisi; on voyait que l'ex-major des cuirassiers était un connaisseur. Des rideaux de chênes nains entouraient un vaste espace découvert, où le sol conservait un niveau égal; le soleil, l'ombre, le vent avaient été calculés de manière à ce que les avantages fussent balancés D'ailleurs tout devait être réglé par le sort: le choix de la place, celui du pistolet. Quant au droit de tirer, il restait à la volonté des combattants, libres de se devancer ou d'attendre en marchant l'un vers l'autre. On vérifia les charges, et, après les préliminaires d'usage, les témoins se retirèrent à l'écart. Quoique je fusse à quelque distance de Poussepain, l'expression farouche de son visage me frappa. La soif de mon sang y était écrite d'une manière si visible que le désir de me défendre me revint. Au lieu ne tenir mon pistolet abaissé, comme j'en avais fait le projet, je le mis en ligne à la hauteur du sien, de manière à gêner son point de mire et à lui créer une préoccupation qui nuisit à la justesse de son tir. C'était tout le résultat que je me proposais d'atteindre. Nous fîmes ainsi quelques pas, lui rapidement, moi avec une lenteur calculée, l'œil fixé sur ce tube terrible, qui pouvait vomir la mort d'un instant à l'autre J'attendais le feu de mon adversaire, et de son côté. il semblait décidé si ne tirer qu'à coup sûr. Enfin, quand il fut arrivé à une très-petite portée, je le vis s'arrêter et froncer horriblement le sourcil: une détonation se fit entendre, et je ressentis une vive secousse dans l'épaule droite. Il faut que la contraction occasionnée par la douleur ait déterminé chez moi, dans les phalanges de la main, un mouvement involontaire, car mon coup suivit immédiatement le coup qui m'était destiné, et presque en même temps j'aperçus Poussepain Tournoyant sur lui-même et tombant sur le gazon, tandis que je m'affaissais de mon côté en proie à une forte hémorragie. Le médecin accourut; j'avais une balle dans l'épaule; l'ex-dragon une balle dans l'œil. Les deux blessures étaient graves. Il nous donna les premiers soins. Quoique affaibli par la perte de mon sang, aucun détail de cette scène ne m'échappait. Poussepain se roulait à dix pas de moi, le visage ensanglanté, la bouche écumante; il se relevait sur ses poignets et cherchait, en rampant sur le sol, à parvenir jusqu'à moi. Sa fureur, loin de s'éteindre, semblait acquérir plus d'énergie.
«--Misérable! criait-il, tu n'es donc pas mort!... Attends!... attends!... que j'aille l'achever!... Vous y passerez tous... toi.. la mère... l'enfant... le fruit du crime... tous... tous... infâmes!... Je veux tout exterminer...