Mais dès que Martin lui donnait à boire, lui administrait quelque médicament, lui rendait n'importe quel service, ou rentrait au logis après les corvées du dehors, l'inébranlable Mark se réveillait pour s'écrier: «Toujours gaillard, monsieur, toujours content!»
A la fin le nouveau garde-malade ne put s'empêcher de remarquer la conduite de celui qui jamais ne lui avait fait l'ombre d'un reproche, jamais n'avait laissé échapper un soupir de regret, et qui s'efforçait encore de demeurer immuable et ferme. Martin s'étonna qu'un homme, né sans aucun des avantages qu'il possédait lui-même, montrât une aussi réelle supériorité. La ruelle d'un malade, surtout celle du joyeux compagnon que Martin avait toujours vu agir, et toujours pour autrui, offre de favorables chances à la réflexion. Le maître en vint à se demander pourquoi cette différence entre son serviteur et lui.
Les fréquentes visites de leur compagne de traversée, l'ancienne amie de Mark, contribuèrent à la solution du problème, en suggérant à Martin l'idée que, dans l'aide qu'il avait, ou plutôt qu'il n'avait pas prêtée à cette femme, et celle qu'il en recevait, la différence n'était pas moins saillante, et pas plus en sa faveur; de pensées en pensées, ces méditations finirent par l'affecter profondément.
La nature de Martin était originairement généreuse et franche; mais il avait été élevé dans la maison de son grand-père, et fréquemment les vices domestiques les plus bas se propagent pour s'entre-dévorer ensuite, l'égoïsme surtout. Martin, dès l'enfance, avait instinctivement raisonné ainsi: «Mon tuteur pense tellement à lui, que si je ne songe à moi de mon côté, je serai infailliblement oublié.» En conséquence, il avait grandi pour devenir personnel. Mais il ne se l'était jamais avoué.
Si quelqu'un l'eût taxé d'égoïsme, il eût repoussé l'accusation comme une infâme calomnie. Pour ébranler la bonne opinion qu'il avait de lui-même, pour qu'il s'interrogeât sérieusement et à fond, il fallut qu'à peine relevé de son lit de souffrance, il eût à veiller près de celui d'un autre moribond, et pût toucher au doigt tout ce qu'avait de pauvre, de dépendant, de misérable, ce Moi, qui venait à peine d'échapper à la tombe.
En passe de réfléchir (il eut de longs mois pour le faire) sur sa propre guérison et sur l'état désespéré de Mark il fut enfin amené à considérer lequel des deux il eût mieux valu qui fut épargné, et pourquoi. L'épais rideau tiré entre lui et sa conscience se leva alors quelque peu, et le Moi, toujours le Moi si perfectionné de nos jours, à l'étrange satisfaction de nos modernes philosophes, commença à se laisser entrevoir.
Durant ces longues heures où il semblait qu'il n'eût plus qu'à attendre le dernier soupir de Mark, il se demanda, comme tout homme se serait senti poussé à le faire en pareil cas, s'il avait rempli ses devoirs envers cet ami dévoué. Avait-il mérité cette fidélité, ce zèle sans bornes? y avait-il répondu?--Non.--Quelque courtes qu'eussent été leurs relations, il s'avoua qu'en mainte et mainte circonstance, il avait encouru le blâme: et comme il s'efforçait toujours de remonter à la cause, le rideau lentement levé lui découvrit le Moi, encore le Moi, toujours le Moi, de plus en plus élargi.
Il se passa longtemps, néanmoins, avant que Martin pénétrât assez avant dans la connaissance de lui-même pour discerner l'entière vérité. Mais, dans la terrible solitude de ce hideux désert, toute espérance brisée, toute ambition éteinte, et la mort râlant constamment à la porte, la réflexion régnait, comme sur une ville assiégée de la peste; et, frappé à la fin de ce qui, en tout temps, avait manqué à sa vie, Martin découvrit en plein la tache gangrenée.
Pour cette dure leçon, Éden était la bonne école, et cachait, dans ses marécages infects, dans ses impénétrables taillis, dans son air pestilentiel, d'admirables précepteurs, armés d'arguments sans réplique.
Convaincu qu'il avait nourri dans son sein un profond égoïsme, Martin s'arrêta à la résolution solennelle, si jamais il recouvrait la santé, de ne plus songer qu'à déraciner ce vice. En attendant, se déliant à juste titre de lui-même, il ne voulut parler à son malade ni de repentir du passé, ni de projets pour l'avenir, et se contenta de tenir les yeux fermement attachés à son but. L'orgueil n'était pour rien dans cette décision, c'était humilité pure, vrai courage, tant Éden l'avait jeté bas, tant Éden le relevait haut.