Pendant que Potard livrait ainsi son dernier mot. Beaupertuis avait rapidement réfléchi, et ce fut sans la moindre hésitation qu'il répondit au voyageur;

«J'accepte vos conditions.

--Eh bien! venez, s'écria Potard; et pour que Je vous aie toujours sous la main, nous n'aurons plus qu'une seule chambre. Avec les modernes, il faut avoir l'œil ouvert.»

XI.

A LYON.

Avant de suivre Potard et son compagnon dans l'épreuve décisive qu'ils poursuivent, il convient de jeter un coup d'œil en arrière pour fixer la situation de quelques personnages du cette histoire.

L'instinct paternel n'avait pas trompé notre héros: sa Jenny avait été séduite par Édouard, et cette séduction ne différait guère de celles qui atteignent les jeunes filles du peuple dans leur premier épanouissement. Les circonstances en étaient toutes simples, toutes vulgaires; l'ignorance de l'enfant avait merveilleusement servi les calculs d'Édouard; quelques mots d'amour suffirent pour l'exalter et la vaincre.

Comment eût-elle résisté? Marguerite n'était pour elle ni un conseil ni un guide. Une mère seule peut deviner les premières impressions qui naissent dans un cœur, surveiller cette effervescence, la dominer et empêcher qu'elle n'aille jusqu'à une faute. Jenny avait reçu des éléments d'éducation, et Marguerite avait soin de la maintenir dans quelques pratiques de piété; mais ce qui devait être une sauvegarde se changea précisément en écueil. En fait de lectures, la jeune fille se sentit bientôt entraînée vers celles qui parlaient à son imagination et la peuplaient de héros de fantaisie. Elle lut des romans, et son âme naïve fut troublée par les passions fiévreuses qui y règnent. Aussi le premier regard d'amour que lui adressa un jeune homme fut-il le signal de sa défaite; l'occasion seule manquait encore, mais elle ne tarda pas à se présenter.

Potard avait séjourné à Lyon, il aurait pu opposer à la séduction les ressources de l'expérience, écarter de Jenny le poison que versent les cabinets de lecture, défendre la place contre les ruses des assiégeants. Mais les affaires tenaient le voyageur éloigné pendant plus de dix mois dans le cours de l'année, et sa fille disposait ainsi d'une liberté à peu près sans limites. D'ailleurs, par la position équivoque qu'il avait prise, Potard s'était volontairement privé d'une partie de son ascendant sur Jenny. Elle l'aimait sans le craindre, et, loin de lui obéir, elle en avait fait l'esclave de ses caprices. Notre héros portait ce joug avec plus d'amour que de sagesse; les mutineries de son enfant l'enchantaient, il en provoquait chaque jour de nouvelles; et ce fut ainsi qu'elle s'éleva, libre comme l'air, et contenue seulement par son excellente nature. Marguerite, quand on la poussait à bout, grondait bien de temps à autre; mais la bonne femme ne savait pas résister non plus aux caresses de sa Jenny. Il suffisait que la jeune fille se jetât dans ses bras pour que la Bourguignonne fondit en larmes et se sentit désarmée.

Ainsi grandit la fille d'Agathe, marquée, comme sa mère, du sceau de la fatalité. Tous les dimanches, sa nourrice, en bonne chrétienne, la conduisait à l'église du Saint-Nizier; cette circonstance, hélas! précipita la chute. Au nombre des élégants qui venaient papillonner autour des fleurs de beauté répandues dans la nef et dans les chapelles, Édouard Beaupertuis était l'un des mieux gantés et des plus assidus. Il remarqua Jenny, et fit tout au monde pour en être remarqué. Rien ne prête autant au trouble des sens que le recueillement du lieu saint, les parfums qu'on y respire et ces sons de l'orgue, voilés ou impétueux, qui semblent vibrer à l'unisson des cordes de l'âme. Bien des passions mondaines naissent dans une enceinte ou ne devraient éclore que des pensées chastes et des inspirations spirituelles. Notre nature est si prompte au péché qu'elle s'arme de ce qui est destiné à la vaincre; tout lui sert de prétexte; elle se joue des chaînes qu'on lui impose. Pendant que Marguerite, agenouillée sur les dalles du temple, le rosaire en main et la prière sur les lèvres, s'absorbait consciencieusement dans ses devoirs religieux, Jenny échangeait avec Édouard des regards pleins d'ivresse et les signes d'intelligence à l'usage des amoureux. Une fois arrivée là, rien ne pouvait la défendre, et sur cette pente glissante elle roula promptement vers l'abîme. Aucune difficulté de position, aucun embarras de surveillance ne la protégeaient; elle n'essaya pas même de se garantir d'un péril qu'elle ignorait, et s'abandonna à ce premier penchant avec l'imprudence du son âge. A seize ans calcule-t-on jamais?