On la décide cependant. Voici qu'elle rejette sa robe de couleur sombre, et, toute blanche vêtue et couronnée de fleurs, se prépare au bal. «Diable! dit Colombet, ma femme est charmante!» et déjà son humeur maussade s'adoucit; puis il devient aimable, puis empressé, puis heureux. Tout à l'heure il avait envie de sauter par la fenêtre pour échapper à la monotonie et à la tristesse de sa maison; maintenant, il y reste volontiers, et bientôt il y restera avec plaisir. Mais que dira la belle-mère? mais que dira M. Mathieu?
Le sage ami éconduit M. Mathieu, qui, après tout, n'était qu'un Tartufe réchauffé, convoitant la vieille Aigueperse pour son coffre-fort. Quant à madame Aigueperse, le cas est plus difficile et la nuance plus délicate; d'abord elle se fâche. «Mais, dit Colombet, je veux être maître chez moi.--Mais vous êtes des païens,» réplique l'Aigueperse. Sur ce ton, la querelle menace de s'achever par une rupture violente; heureusement que Colombet est excellent et sa femme aussi.
«J'irai le soir au bal avec mon mari, dit la jeune femme à sa mère; et le matin au prêche avec vous.» Cette espèce de compromis arrange l'affaire, et tout le monde vivra désormais heureux dans la maison Colombet, surtout une certaine petite fille naïve, dont nous n'avons pas encore parlé, mais qui n'attendait que ce traité de paix entre le bal et la pénitence, pour épouser son cousin Edmond.
Il y a de jolis mots, de jolies scènes et de la gaieté dans cette vive comédie, qui a obtenu un succès très-décidé.
Elle est lestement et agréablement jouée par Provost, Brindeau et Régnier, qui a été plein de verve dans le personnage de Colombet. Madame Desmousseaux est une vraie douairière âpre et bigote; madame Volnys, une charmante pénitente convertie au monde; mademoiselle Denain remplit avec convenance son rôle de veuve; quant à mademoiselle Boze, que depuis deux ans le public regrettait, elle a légitimé son retour par beaucoup d'amabilité et de grâce. Aussi, le parterre l'a-t-il accueillie, comme une jolie femme et un frais talent, de son bravo le plus doux.
Bouffé, cependant, se fait applaudir au théâtre des Variétés sous le nom du chevalier de Grignon. Ce chevalier n'est rien moins que chevalier: il s'appelle Nogent tout court. Or, Nogent n'est que le vieux valet d'un certain duc de Morangies, très-aimable, très vertueux, très-excellent jeune homme, mais sans un maravédis: la révolution l'a ruiné complètement.
Pour dissimuler cette ruine des Morangies aux yeux du monde, pour la cacher à M. le duc lui-même, ce bon Nogent fait comme le Caleb de Walter Scott, il se démène, il invente mille ruses. Il fait plus encore; sous ce nom de chevalier de Grignon, tantôt il donne des leçons de langue française aux Prussiens (le duc s'est réfugié à Berlin), tantôt des leçons de danse, et tantôt d'autre chose. Le fruit de ses travaux clandestins, ce bon Nogent le transmet à son maître, en lui laissant croire qu'il les tient d'un banquier chargé des affaires de M. le duc et de son revenu. Il y a donc des moments où le duc fait grande figure, joue, éclabousse les passants du haut d'un brillant équipage, et se donne la contenance d'un gentilhomme millionnaire; mais le lendemain il n'a plus le sou.
Or, c'est dans un de ces lendemains-là qu'il s'aperçoit de la ruse de son bon Nogent. D'abord son amour-propre est blessé, et il s'emporte jusqu'à la violence; puis il s'apaise et pleure dans les bras de son vieux et excellent serviteur.
Mais enfin, comment M. le duc sortira-t-il de cette détresse? Nogent et la Providence ne sont-ils pas là? Nogent, tout en donnant des leçons de gavotte à une riche douairière, compte arranger le mariage de la nièce avec son maître, M. de Morangies. Il s'agit d'un million, et déjà la tante consent; mais cette même Providence qui travaille, concurremment avec Nogent, pour le bonheur de Morangies fait découvrir à notre jeune duc une riche marquise et une magnifique dot dans une simple grisette dont il est aimé. Nogent n'a plus qu'à laisser faire et à jouir de la restauration de la maison des Morangies. Que ce soit par le fait de la Providence ou par le fait de Nogent, peu importe! Morangies est riche, heureux et marié; c'est l'essentiel.
Le talent de Bouffé, des détails spirituels et touchants, et un dénouement très-habile ont décidé le succès de cette joli pièce, à laquelle on peut reprocher des développements un peu lents dans le premier acte. Mais déjà le savoir-faire des auteurs avait fait disparaître ce défaut dès la seconde représentation.