La Guimard fut, comme chacun sait, la danseuse adorée du dix-huitième siècle; le maréchal de Soubise chercha près d'elle, en qualité de conquérant, à se tresser des couronnes de myrte pour remplacer les lauriers qu'il n'avait pas cueillis en qualité de général; on ne saurait dire précisément que Soubise travailla avec la Guimard comme à Rosback, pour le roi de Prusse; mais si la bayadère lui accorda du myrte, elle en éparpilla les feuilles et les branches sur bien d'autres assaillants; de sorte qu'en vérité la victoire de Soubise fut très-partagée; il était arrêté que nulle part, ni en guerre ni en amour, ce pauvre maréchal ne resterait complètement maître du champ de bataille.

La Guimard fit élever l'hôtel en question avec les produits de ses campagnes en pays d'Anathonte et de Cythère. Elle s'adressa d'abord à Fragonard, l'illustre de ce temps-là; Fragonard se mit à l'œuvre; puis, un beau jour, sur je ne sais quelle plainte de la Guimard,--un caprice de danseuse sans doute,--il prit la mouche et se fâcha. La Guimard, qui n'était rien moins que patiente, l'envoya au diable; il y alla, mais en se promettant une bonne vengeance que voici.

Dans le salon, d'un goût exquis, tout éclatant d'or et de peinture, la Guimard était représentée en pied, dans le costume de Terspsychore, souriant de son plus aimable sourire, regardant de son regard le plus tendre et le plus charmant. Fragonard se glissa, un matin, dans ce salon, sans être aperçu, prit son pinceau, en donna trois ou quatre coups sur la bouche et sur les yeux de cette Terspsychore adorable, et au lieu de l'air séduisant et tendre, y mit un air furieux et maussade; cette trahison accomplie, il s'esquiva comme il était venu.

La Guimard revint escortée de ducs et de marquis conviés par elle au plaisir d'admirer son portrait. Je vous laisse deviner sa colère en le voyant si cruellement métamorphosé. Elle entra dans un terrible emportement; et ducs et marquis de rire; et plus ils riaient, plus notre Guimard devenait furieuse, conséquemment, plus elle ressemblait à la Terspsychore enlaidie par Fragonard. Jamais vengeance ne fut plus complète, car ce fut le lendemain le passe-temps de la ville et de la cour.

Cette Guimard était toutefois une agréable et excellente fille; un peu maigre, disent les gourmets de son temps. Grimm, qui n'était pas ce jour-là en humeur de galanterie, l'appelle une araignée. Terspsychore est bien loin!--Du reste, l'Opéra et surtout le corps des ballets a toujours été en proie à cet insecte; voyez notre ballet de 1844; que de danseuses se disent des Terspsychores, qui ne sont que des araignées comme la Guimard, tendant leur toiles pour prendre les mouches de l'orchestre et de l'avant-scène.

Non-seulement la Guimard était humaine, quelle danseuse ne l'est pas? mais elle était charitable; témoin les 6,000 livres d'étrennes que lui donna le maréchal de Soubise, et qu'elle convertit en aumônes pour les pauvres frappés par le cruel hiver de 1768, allant elle-même de mansarde en mansarde, de misère en misère, distribuer son bienfait. Ce généreux dévouement la mit en grande réputation de chanté, et lui attira une épître de Marmontel qui commence ainsi:

Est-il bien vrai, jeune et belle damnée,

Que du théâtre, embelli par tes pas.

Tu vas chercher dans de froids taffetas

L'humanité plaintive, abandonnée?