Mais l'abbé Ponceau, qui n'était pas un égoïste, n'avait pas voulu donner à Oscar le conseil de voyager, comme font d'ordinaire les jeunes gens de bon lieu qui veulent voir le monde pour accomplir leur éducation. Oscar n'était jamais sorti de Paris, parce qu'il ne concevait point qu'il y eût quelque chose ou quelqu'un au delà de Paris; la province lui semblait un lieu chimérique, et les préfets des départements étaient pour lui comme des rois de Jérusalem ou des évêques d'Hermopolis.--A Coup sûr, il ne dut pas être médiocrement étonné lorsqu'il reçut de Marseille une lettre d'un Marseillais, ami de son père,--ancien ami de son père,--dans laquelle on lui rappelait un vieux projet d'alliance formé par les deux familles. Oscar, encore au berceau, avait été fiancé, à ce qu'il paraît, avec mademoiselle Hermance, dont le portrait accompagnait la lettre susdite.
Oscar aurait certainement trouvé ces fiançailles entre mineurs fort ridicule, si sa fiancée, telle que la faisait son portrait, n'eût point eu de jolis yeux et une bouche souriante, que l'on ne pouvait regarder sans plaisir. Joignez à cela que le maudit air de valse avait dérangé l'économie du cœur du jeune Oscar, et qu'à chaque fois qu'il regardait le médaillon aussitôt les trois mesures lui revenaient en tête, douces, lentes et suaves, comme il les avait entendues, en ce jour d'été, dans cette rue fraîche; si bien que sa fiancée Hermance et l'air de valse ne pouvant plus se séparer, dans la mémoire d'Oscar, finirent par y mêler ensemble, l'une ses jolis yeux, l'autre ses jolies notes; l'une ses lèvres souriantes, l'autre sa douce musique; l'une, enfin, son beau nom d'Hermance, et l'autre le beau temps du jour d'été.
Oscar tira le médaillon et le montra au cher abbé, qui se récria d'admiration, mais pâlit et rougit en apprenant le motif pour lequel la ville de Marseille envoyait à son élève le portrait d'une aussi belle personne. Se marier! Oscar se marier!
Oscar tira le médaillon et le
montra au cher abbé, qui se
récria d'admiration.
«Mon ami, disait Oscar, vous ferez sauter mes petits enfants sur vos genoux,... comme vous m'y avez fait sauter.... vous leur apprendrez la géographie... comme vous me l'avez apprise.»
Le cher abbé se sentit tout attendri, et les raisons d'Oscar en faveur du mariage lui semblèrent si péremptoires, qu'il ne put y répondre qu'en s'essuyant les jeux. Il avait d'ailleurs peu réfléchi sur les matières conjugales, étant par état voué à la vie célibataire; ce qui l'empêcha de faire aucune observation à son élève sur la gravité du parti qu'il prenait. Le mariage marseillais semblait d'ailleurs convenable: un ancien ami, une jolie fille, une jolie dot, et par-dessus le marché, un joli voyage pour aller chercher ces jolies choses-là!
«Mon ami, demanda Oscar, quelle route prendrons-nous pour nous rendre à Marseille?
--Oh! répondit le grand géographe après un moment de réflexion, nous prendrons les messageries royales!»
Lorsqu'on fut au dessert, le vieil abbé, qui pour la première fois mangeait tout de travers et ne proférait que des paroles entrecoupées où le nom de Marseille revenait souvent, s'essuya la bouche avec sa serviette, et tandis que son élève contemplait le médaillon, il dit à demi-voix, comme s'il se parlait à lui-même: «La ville est fort ancienne, ayant été bâtie 633 ans avant la naissance de Notre-Seigneur...