Le 23 du mois dernier a été tenue l'assemblée générale annuelle des directeurs et administrateurs de la caisse d'épargne de Paris, et compte y a été rendu des opérations pendant l'année 1843. Ce rapport a été fait, comme les années précédentes, par M. Benjamin Delessert, un des fondateurs de la caisse.

En 1843, la caisse a reçu à divers titres 45,603,395 fr. 23 c.
Elle a remboursé par contre, 187,385 fr. 86 c.
Excédant des recettes sur les remboursements 9,416,009 fr. 37 c.
Lesquels ajoutés au solde de l'an née 1842 93,570,234 fr. 02 c.
Constituaient la caisse de Paris débitrice envers
les déposants de la somme totale de 104,786,213 fr. 59 c.
En 1841, il y a eu 34,303 nouveaux déposants
ayant versé 6,147,000 fr.
En 1842, -- 35,653 -- 6,459.000
En 1843, -- 35,743 -- 6,337,000
105,699,000
Sur les 35,743 nouveaux déposants de 1843, 27,554 sont des ouvriers et
des domestiques, soit les trois quarts, savoir:
Ouvriers Artisans patentés. 16,053 }
3,998 } 20,051
Domestiques 7,503
27,551

Depuis trois ans on a pris le soin, à la fin de chaque année, de classer par nature de professions ou de situations, les déposants nouveaux. On sait donc exactement aujourd'hui la répartition des 105,699 déposants de 1841, 1842 et 1843. En admettant, ce qui est très-vraisemblable, que les proportions fournies par le nombre des déposants de ces trois dernières années soit applicable à l'ensemble des déposants actuels, qui est de 161,843, on trouve, par cette évaluation, aussi juste que possible, qu'il y a en ce moment environ 90,000 personnes de la classe ouvrière et 34,000 domestiques, ensemble 124,000 individus, tant ouvriers et artisan! que domestiques, c'est-à-dire plus des trois quarts des 161,843 déposants.

Le nombre total des ouvriers et des domestiques des deux sexes, à Paris, peut être évalué à 400,000, dont 320,000 ouvriers et 80,000 domestiques. Si, sur les 320,000 ouvriers; 90 000 déposent à la caisse d'épargne, on peut donc estimer qu'elle a affaire à peu près au quart des ouvriers de Paris, et si, sur 80,000 domestiques, elle en compte 36,000 sur ses livrets, elle a atteint bien près de la moitié du nombre total. En d'autres termes, la caisse d'épargne de Paris compte, parmi ses déposants, environ 1 ouvrier sur 4 et 1 domestique sur 2.

M. B. Delessert a appelé particulièrement l'attention sur le développement pris par les caisses En effet, l'augmentation, pendant les cinq dernières années, a été de 59,000 déposants, déduction faite de ceux qui ont été remboursés intégralement, et l'augmentation, en somme, a été de 11 millions. La moyenne donne pour résultat un accroissement annuel de 12,000 livrets et une somme de 8 millions. Si cette progression continuait dans la même proportion pendant douze ans, le nombre total des déposants à la caisse d'épargne de Paris seulement se trouverait être de 300,000, auxquels il serait dû environ 200 millions.

L'accroissement des dépôts dans les caisses d'épargne des départements est dans une proportion plus forte encore que celle de Paris. Il a été, depuis cinq ans, de 160 millions, soit 31 millions par an, ce qui, avec les 8 millions de la caisse de Paris, donne une augmentation annuelle d'environ 40 millions pour toutes les caisses d'épargne de France. Au bout de douze années, si cet accroissement se maintenait dans cette même progression, la somme totale serait de 480 millions, lesquels ajoutés à 312 millions actuellement à la caisse des dépôts et consignations, porteraient probablement les sommes dues à cette époque à toutes les caisses d'épargne à plus de 800 millions. «Cette somme, ajoute M. B. Delessert, peut paraître bien forte; mais, loin de s'en alarmer, tous ceux qui apprécient les résultats de cette belle institution doivent s'en réjouir. La seule chose dont il soit nécessaire de s'occuper, c'est de prendre des mesures pour que des demandes de remboursement subites et trop considérables ne viennent donner quelque souci ou occasionner quelque embarras. Le gouvernement s'en occupe d'une manière sérieuse, et il a nommé une commission qui déjà s'est réunie plusieurs fois pour examiner cette question. Il faut espérer qu'on parviendra à une solution qui, en ne portant aucune atteinte au développement et à l'utilité des caisses d'épargne, mettra cependant le gouvernement à l'abri du danger que pourraient offrir, en cas de crise, des remboursements d'une trop grande importance.»

Rien de plus sage que ces observations et que ce vœu. Néanmoins, à M. B. Delessert a succédé un censeur, M. Poullain-Deladreue, lequel a déclaré ne pas partager un pareil souci, et admirer tant de sollicitude sans la concevoir. Il n'y a, à ses yeux, qu'un mauvais citoyen qui puisse, en temps de crise, aller retirer son dépôt de la caisse d'épargne; les bons, au contraire, profitent de ce moment pour lui confier leur avoir. «A l'époque de douloureuse mémoire où le choléra sévissait avec fureur au milieu de nous, n'avons-nous pas vu des milliers de déposants nous apporter le fruit de leurs économies?» C'est la reproduction de l'opinion et de l'argument mis précédemment en avant par M. le baron Charles Dupin, dans un volume publié par lui au mois de janvier dernier, sous le litre de Constitution, Histoire et Avenir des caisses d'épargne de France. Tant de quiétude fait l'éloge de ces messieurs; mais quand on crie au feu et quand on sent le brûlé dans une salle de spectacle, chacun se précipite vers les issues, les bons comme les mauvais citoyens. Sans nul doute il serait beaucoup plus sage de ne sortir qu'avec ordre et successivement; mais il y aurait dans les vestibules cent orateurs comme MM. Poullain-Deladreue et Charles Dupin, que leur éloquence ne viendrait probablement pas à bout de l'empressement, mal entendu, nous le voulons bien, des fuyards. Il en serait évidemment, au jour d'une crise un peu profonde, à la caisse d'épargne comme aux portes du théâtre menacé: la foule y ferait arriver la foule; les retraits se multiplieraient, et la crainte du mal amènerait le mal lui-même, la chambre des pairs s'en est montrée vivement préoccupée, dans sa discussion du budget des recettes pour l'exercice 1814; le gouvernement avait pris l'engagement de présenter dans la session actuelle un projet de loi qui garantit la sûreté du trésor. Nous désirons vivement que cette promesse ne demeure pas longtemps encore méconnue.

En attendant, la caisse des consignations a rendu au trésor ce dépôt chaque jour croissant dont elle ne trouvait plus l'emploi. Le trésor, qui en sert l'intérêt à 4 pour 100, en use sans doute pour se dispenser d'émettre des bons ou pour reculer l'époque de ses emprunts; mais ce sont là des applications dangereuses, et il est temps que la loi vienne les régulariser. Dans une brochure très-remarquable attribuée à M. Bonnardet, de Lyon, et dont nous avons déjà parlé, page 246, l'auteur propose d'appliquer les dépôts des caisses d'épargne à la collection des chemins de fer par l'État, en intéressant dans les produits de ces voies les déposants qui auront consenti à cette affectation. Un journal, le National, a adopté et reproduit cette idée: le désir manifesté par la chambre des députés de voir le gouvernement exécuter lui-même les chemins la recommande à l'examen du gouvernement, comme permettant d'atteindre le double but qu'on se propose.

Étuves de Néron, ou Tritoli.

M. le docteur Constantin James vient de publier la relation du voyage scientifique qu'il a exécuté en 1843 avec M. le docteur Magendie, et dont nous avons déjà donné un extrait dans notre numéro du 24 février. L'importance des observations faites par ces deux savants nous porte à publier la curieuse expérience qu'on va lire: