Rome, le 10 juin 1844.
... Pendant que le triste dénouement d'un drame sanglant s'accomplissait dans le nord des États de l'Église, une scène joyeuse se passait à quelques milles de Rome. Depuis huit jours une grande agitation régnait parmi les artistes allemands qui habitent Rome; leurs figures ouvertes, mais impassibles d'ordinaire, étaient rayonnantes et animées; leur conversation que malheureusement je ne comprenais pas avait quelque chose d'inaccoutumé. Enfin je connus le mot de l'énigme en recevant une lettre qui m'invitait à me rendre à la Cervara, petit village des environs de Rome. Mais une chose me parut singulière; bien que nous fussions au mois de mai, et que le carnaval fût enterré depuis longtemps, on m'invitait à prendre un costume de fantaisie, et à me rendre au village, monté sur un âne. Ces deux conditions étaient indispensables sous peine d'exclusion. Le gouvernement pontifical permet cette mascarade, pourvu que l'on se costume hors de la ville sainte; aussi, de grand matin, voit-on une immense foule environner la locanda, où chaque artiste va, d'un air très-grave, s'affubler du costume grotesque ou sérieux de quelque personnage réel ou imaginaire. Des qu'il en paraît un, ce sont des rires, des battements de mains, des joies inconnues en France. Une gaieté franche accueillait chaque déguisement, et l'accompagnait jusqu'à la plaine de la Carvara où la cavalcade aux longues oreilles se rangea à la voix d'un général. La musique se fit entendre au loin, et l'escadron asinien y répondit d'une manière comique. On vit alors s'avancer majestueusement un char traîné par deux bœufs précédés de bannières portant Bacchus sur un tonneau, et d'huissiers ayant sous le bras un parapluie, et sur leurs chapeaux les armes du roi de la fête, c'est-à-dire un compas en sautoir avec une fiole de gomme élastique (le roi était un architecte); enfin le cortège s'arrêta, et ce monarque d'un jour prononça un discours en allemand. Plusieurs fois l'orateur fut interrompu par des sons discordants que la baguette et le fouet des huissiers ne purent faire cesser que difficilement. Le discours terminé, le cortège se remit en marche et se rendit dans une caverne, où, après les invocations d'usage, la sibylle se montra aux yeux effrayés des spectateurs. Le roi la questionna d'abord sur le sort des arts pendant l'année; mais aussitôt la sibylle se couvrit la tête et s'enfuit. Evoquée de nouveau et à plusieurs reprises, elle ne reparut qu'après les vives instances du roi des Allemands. Enfin elle parla. Je crois qu'il est facile de deviner sa prédiction, qui peut se traduire par anarchie, égarement, mais grand talent. Sa harangue achevée, après quelques minutes, l'on vit passer dans l'ombre de la grotte Pietro, le modèle favori, Pietro, laissé aux artistes comme type de l'ancien Romain, et portant une tasse de café sur un plateau. La sibylle, ayant satisfait ses nombreux auditeurs, se retira près de Pietro, après avoir accepté l'invitation d'un repas au fond de l'antre consacré.
Fête des Allemands, à Rome, au mois de
Mai, dans les grottes de la Cervara.
Dans une grande salle taillée dans le roc, et soutenue par d'énormes massifs de pierre, se trouvaient des tables rangées en fer à cheval. Des pierres roulées à l'entour servaient de sièges. Chacun courut se placer suivant son bon plaisir; des tostes furent portés alternativement, et tous tendaient à l'union artistique des peuples, au développement, et au progrès des arts. En Italie, berceau des arts, aujourd'hui terrain neutre, on se visite volontiers; les arts se font au grand jour, et les ateliers sont ouverts à tous; c'est une confraternité générale. Il n'en est pas ainsi dans notre France, où l'on oublie bien vite les préceptes admirables de confiance mutuelle; ici on se cache, on travaille dans l'ombre. Peu d'amis ont le droit de pénétrer dans l'intimité de l'atelier; et cependant c'est là peut-être où les grandes questions politiques sont inconnues, où les spéculations financières sont regardées comme séchant le cœur, où enfin l'homme travaille à son art favori sans s'inquiéter de sa fortune.
Courrier de Paris.
Voici un temps qui n'est pas rafraîchissant du tout: le ciel est lourd et l'air brûlant; Paris ne ressemble plus à rien, si ce n'est à un four; on n'entend de tous côtés que des ouf! et des holà! on ne voit que des visages rouges et haletants, des regards mornes et des fronts qui s'essuient; que de gens ôtent leur chapeau et passent leurs doigts dans leurs cheveux humides; que d'autres enflent leurs joues et cherchent, tristes Borées, à faire un peu d'air et de fraîcheur! Heureux les Parisiens favorisés du ciel que leurs affaires ne forcent pas à mettre le pied, par ces jours de canicule, sur le pavé brûlant et l'asphalte calciné! Heureux ceux qui ne sont point condamnés à traverser, en plein midi, le quai du Louvre, la place Louis XV ou le Carrousel, immenses fournaises d'où les humains sortent dix fois plus rôtis qu'un poulet qu'on vient de tirer de la broche! Heureux, enfin, les rentiers et les fainéants qui peuvent s'étendre sur un divan recouvert d'une toile de Perse, toutes fenêtres closes, et au milieu de cette fraîche atmosphère que produit le demi-jour dans le boudoir de nos femmes élégantes et de nos raffinés.
S'il y a encore un Paris qui travaille et s'agite, on peut dire, sans exagération, qu'il y a aussi un Paris qui passe sa journée étendu, comme un mouton haletant à l'ombre des haies; s'il y a encore un Paris vêtu, il y en a un qui ne l'est guère. Arrivez à l'improviste chez votre voisine ou chez votre voisin, sans donner l'alarme par un coup de sonnette, vous les verrez, comme des ombres épouvantées, s'enfuir de porte en porte, dans ce simple appareil dont parle Néron, et que ne justifient que trop les fureurs caniculaires de la saison.
Les glaciers et les limonadiers triomphent et se rengorgent: la canicule fait leur bonheur et leur joie. Blanche est ravi, et Tortoni ne se sent pas d'aise. Le Paris aristocratique est voué au sorbet et à la coupe à la merise; le Paris bourgeois, au verre d'eau sucrée et à la limonade; le Paris populaire, à la bière et au cidre; chacun se rafraîchit comme il peut; toutes les soifs sont égales, mais l'inégalité règne dans les moyens et dans la façon de la satisfaire; et si Jean Jacques ressuscitait, quel beau chapitre il pourrait écrite sur cette matière, pour faire suite à son discours philosophique couronné par l'Académie de Dijon.
Cependant, les théâtres ne partagent pas l'avis de Tortoni et de Blanche; la canicule et les théâtres sont deux ennemis nés, qui ne s'entendront jamais ensemble. Dès que juin et juillet paraissent à l'horizon, au milieu des feux de leur soleil éclatant, les théâtres s'attristent et entrent en solitude. Peuplés tout à l'heure, et assiégés par la foule, ils se dépeuplent tout à coup et sont abandonnés; si vous aimez le désert, si vous voulez, comme Alceste, fuir l'approche des humains, louez une stalle ou une loge pendant les jours d'été, du 13 juin au 15 août; vous êtes sûr de pouvoir donner un libre cours à votre misanthropie, et de ne percevoir qu'à de rares intervalles cette espèce malfaisante qu'on appelle vulgairement l'espèce humaine.