Montagnes russes de la Grande-Chaumière
Il enjambe la balustrade, et court sus à Carrichon, qui l'attend de pied ferme. Il le saisit par le milieu du corps, et se dispose à l'emporter hors de la salle de danse.--A cette vue, un groupe de jeunes Languedociens s'ébranle et vole au secours de Carrichon. Le père Lahire appelle à son aide les garçons de café, les jardiniers et les lampistes de l'établissement. L'orchestre s'interrompt, et les danses sont suspendues.--La mêlée devient générale.--Les étudiants veulent dégager leur camarade compromis, et se précipitent en foule sur le théâtre de l'action. Les Latines éplorées s'élancent à leur suite, et veulent se jeter entre les combattants.--Tableau.--Il pleut des coups. Carrichon fait des prodiges de valeur.--Accablé par le nombre, le père Lahire ordonne d'aller chercher la garde.--La garde meurt sans doute, car elle ne se rend pas.--A la fin, elle paraît sous les dehors d'un caporal et de cinq fusiliers.--Cette intervention est le deus ex machina qui met fin à la tragédie.--Le champ de bataille est déserté.--Trois sergents de ville viennent renforcer l'autorité militaire et administrative.--Ils font évacuer l'établissement.--On ferme les grilles du jardin.--Les habitants du Latium, habitués à pareilles bagarres, offrent paisiblement le bras aux Latines de tout à l'heure, et regagnent leurs pénates en chantant à tue-tête tout le long du boulevard.
Et voilà comment ce que l'on appelle la plus intelligente partie de la belle jeunesse française emploie, trois fois dans la semaine, ses loisirs et son superflu, pour ne pas dire (ce qui serait infiniment plus exact) son nécessaire. Voilà comment l'avenir de la France gouverne son propre présent. On répond par ce vieil adage: «Il faut que jeunesse se passe.» Soit; mais elle se passerait à toute autre chose que ce ne serait pas un mal. Il y a loin de ces extravagances, grossières aux passions que l'on peut comprendre, plaindre, ou quelquefois excuser. On assure que tout ce bouillonnement superficiel se calme d'ordinaire, et qu'après deux on trois années de cette orageuse existence, la plupart des anciens danseurs de la Chaumière fournissent à leurs localités respectives d'excellents avoués et de doctes médecins. Nous voulons le croire. Heureux ceux qui regagnent ainsi le port! Plus heureux s'ils n'y arrivent pas appauvris, épuisés, flétris!--Il est un fait malheureusement trop certain, c'est qu'à un tel régime, tous perdent de leur propre estime, beaucoup se corrompent, quelques-uns se déshonorent sans retour.
La Reine d'Angleterre et ses Ministres.
Un nouvel Art.--l'Osphrétique.
Les beaux-arts ont pour objet d'intéresser l'âme par l'intermédiaire des sens. La musique, par exemple, commence par flatter agréablement l'oreille, comme la peinture et la statuaire s'appliquent d'abord à charmer les yeux. Aussitôt leurs perceptions se communiquent à l'intelligence, pénètrent jusqu'à l'âme, éveillent des souvenirs, excitent des sentiments, et font naître des sensations aussi variées que vives et profondes.
Comment n'a-t-on pas cherché à agir de la même manière par l'intermédiaire de tous les autres sens? A la vérité, l'art culinaire a bien réussi parfois à inspirer quelques imaginations d'élite, sous l'influence de l'organe du goût; on connaît l'action plus ou moins poétique de certains produits de l'art qui intéressent directement le sens du toucher; mais comment se fait-il que le nez, organe si subtil, si impressionnable, qu'il saisit jusqu'aux moindres nuances des odeurs les plus délicates, n'ait jamais été l'objet de recherches analogues et le sujet d'un art approfondi? Comme si l'appareil nasal n'était pas susceptible d'éprouver aussi des sensations agréables ou pénibles, d'être une source d'affections, de jouissances, et capable de transmettre à l'âme des sentiments, des émotions de toute nature!
Je ne parle point de l'art ou plutôt du métier de parfumeur, que l'on ne peut guère comparer qu'à ceux du fabricant de couleurs ou du luthier, chargés de préparer les instruments, les moyens matériels de la peinture ou de la musique; je veux parler d'un art véritable, élevé à la hauteur de tous les autres, digne de tenir une place éminente parmi les ingénieuses conceptions de l'esprit humain, et ayant pour objet spécial les plaisirs, les jouissances du nez. Voilà, je l'espère, une idée neuve, féconde; et comme je tiens à honneur de l'avoir émise le premier, il est juste que j'entre dans quelques détails sur la marche que je voudrais imprimer aux développements de l'art nouveau que j'imagine.