Il me parut insister beaucoup sur certaines études physiologiques dont il était alors préoccupé: le magnétisme, les systèmes de Gall et de Mesmer, tout ce qui tient à l'existence phénoménale de l'homme, tous ces miracles inexpliqués dont l'analyse éclaircira plus tard la grande question philosophique soulevée par Cabanis, inquiétait évidemment cet esprit inquisitif et subtil. Aussi ne fus-je pas le moins du monde étonné quand je l'entendis nous recommander, comme une des curiosités légitimes de notre séjour à Londres, une visite à quelque pénitentiaire Nulle part, en effet, mieux que dans ces prisons expérimentales, on ne peut scruter les mystérieux rapports de l'homme physique et de l'homme intelligent.
Les lecteurs de Dickens qui se rappellent les notes de son voyage en Amérique, ne s'étonneront pas des conseils qu'il nous donna. Rien de plus pathétique, en effet, n'est sorti de sa plume que la description du pénitencier de Philadelphie: pages si énergiques, si éloquentes, si puissamment empreintes d'une haute raison, qu'elles ont servi d'argument aux antagonistes du système cellulaire, en Angleterre comme chez nous, à Londres comme à Paris(1).
Note 1: On les trouvera dans la Revue Britannique de novembre 1842.
Le célèbre romancier ne se borna point à de stériles exhortations: il nous donna un billet pour le directeur de la Middlesex County Gaol, ou si précieuse recommandation nous fit accueillir avec autant d'empressement et d'obligeance que si le prince Albert lui-même eût pris la peine de nous accompagner.
Un autre jour je dirai peut-être ce que je vis dans cette sombre demeure, pour le moment, il faut prendre congé de Dickens, qui se mit tout entier à notre disposition pour le reste du temps que nous avions à passer dans son pays.
Malgré sa bienveillance, il m'avait fait peur; je songeais, après l'avoir quitté, à l'énorme puissance dont il dispose, et je regardai mon compagnon, je me regardai moi-même avec une inquiétude bien naturelle.
Nous avions, à nous deux, chétifs, fait poser la Frane devant cet observateur sagace, dont le moindre jugement, à peine jeté sous la presse, retentit sur toute la surface du globe. Malveillant ou moqueur, il pouvait esquisser d'après nous, la charge du French literary gentleman, l'envoyer aux quatre coins de l'univers, et faire rire à nos dépens six ou sept millions de lecteurs bretons, gallois, hiberniens, pictes, yankes, indiens, chinois, etc.
Or, je remarquai avec une véritable horreur,--pénétré des conséquences graves que pouvait avoir le plus futile incident, je remarquai, dis-je, que l'un de mes gants était décousu au-dessous du pouce, de manière à compromettre mon pays, si par hasard le terrible romancier s'était aperçu de ce désordre.
Je n'ai pas lu, depuis lors, une livraison de Martin Chuzzlewit sans y chercher une induction défavorable au caractère de mes compatriotes, à propos d'un gant de chevreau noir horriblement entrebâillé.