Le 11, nos troupes pénétrèrent dans les montagnes, en remontant l'Isly et se dirigeant vers le sud. Une grande partie de nos tribus émigrées s'étaient retirées par la, et c'était leur faire un tort immense que de les forcer à se jeter dans le désert: cette dispersion enlevait à Abd-el-Kader, pendant quelque temps, les moyens de réunir des cavaliers pour tenter des coups de main sur la ligne sud du Tell. Une partie de l'émigration fut rencontrée dans une gorge par les éclaireurs de la cavalerie, qui ne purent prendre qu'environ 300 têtes de bétail. Si la poursuite eût été continuée sur les traces de cette émigration, elle aurait conduit sur la deïra elle même, campée à quelques kilomètres, près d'une petite rivière. Malheureusement, l'ignorance des lieux et le défaut de relations avec les habitants ont donné et donneront encore beaucoup d'incertitude et d'hésitation aux manœuvres de nos colonnes.
La question des frontières du Maroc, la seule qui ait fourni un prétexte à la prise d'arme des Marocains, serait loin d'être résolue dans le sens des prétentions de l'empereur, d'après les documents authentiques que l'Algérie, journal exclusivement consacré à la défense des intérêts algériens, vient de rappeler. L'empereur Muley-Mohammed, second prédécesseur de l'empereur actuel, ne pouvant se rendre maître des tribus guerrières d'Angad et des Beni-Snasen les avait abandonnées à l'autorité du bey Mohammed-el-Kebir, qui gouvernait les populations de l'ouest de l'Algérie. Celui-ci prit possession du territoire qui lui était concédé, en envoyant un kaïd algérien à Ougda. Ce kaïd était Sid-AddaBen-Maghni, qui gouverna cette ville pendant quatre ans.
Les successeurs du bey Mohammed-el-Kebir négligèrent de maintenir sous leur dépendance cette annexe algérienne. Le successeur de Muley-Mohammed; Muley-Sliman, prédécesseur immédiat de l'empereur actuel, ressaisit peu à peu son autorité sur ce pays, et l'Algérie perdit ainsi Ougda, les Angad et les Beni-Snasen, qui ont, pendant quatre ans, fait partie de son territoire. Mais, même dans les circonstances les moins favorables, l'ouest de l'Algérie a toujours été limité à l'Oued-Moulouiah, et a compris la plaine de Lalla Maghrania, les Soulaïa et le kaïdat de Nedroma.
A la question des frontières se lie intimement celle de l'expulsion d'Abd-el-Kader. Sa présence, en effet, au milieu des populations marocaines sera un danger permanent pour nos possessions dans le nord de l'Afrique. La tolérer plus longtemps, en se bornant à obtenir qu'il soit interné, ce serait apporter seulement une trêve et non mettre un tenue aux embarras de la situation actuelle. Le trône d'Abd-el-Rahman lui-même est menacé d'un côté par Abd-el-Kader, de l'autre par les armes de la France. C'est à notre gouvernement de faire parler l'une des craintes plus haut que l'autre et d'amener l'empereur à se débarrasser d'un seul coup de son ennemi et du nôtre. Le dénouement approche sans doute, car M. le prince de Joinville, après avoir mouillé dans les eaux d'Algésiraz, a franchi le détroit et n'attend plus dans la baie de Cadix, où il est entré le 15 juillet, avec toute son escadre, que le résultat des négociations pendantes, pour se présenter devant Tanger.
Le premier port du Maroc devant lequel un bâtiment (le Pluton) détaché de l'escadre de M. le prince de Joinville s'est présenté le 8 juillet, est celui de Tanger ou Tandja, le Tingis des Romains. Ce port semble appelé à jouer un rôle important dans les événements qui ne tarderont pas à s'accomplir. Le Pluton y a conduit M. Touchard, aide de camp du prince, chargé de constater la situation actuelle de nos relations politiques avec le Maroc; M. Chauchard, lieutenant-colonel du génie, qui doit visiter les fortifications de la place, et M. Warnier, membre de la commission scientifique de l'Algérie, auquel est confié le soin de s'assurer de l'esprit des populations et de leurs dispositions guerrières ou pacifiques.
Murs de la ville de Tanger.
La place de Tanger fut délaissée aux mahométans par le comte Julien, en l'an 718. Après deux attaques infructueuses en 1437 et 1463, les Portugais l'occupèrent de vive force, en 1471, sous Alphonse V, et la conserveront jusqu'en 1662, qu'elle fut donnée à Charles II, roi d'Angleterre, comme dot de la princesse Catherine de Portugal. Muley-Ismaël l'assiégea en 1680, avec quelque succès, mais sans réussir à s'en emparer, et en 1684 les Anglais l'abandonneront, après en avoir fait sauter le môle et les fortifications Ces ruines combleront une partie de la baie, qu'elles rendent dangereuse par les vents d'est.
Cette baie a de 3 à 4,000 toises d'ouverture sur 14 à 1,500 de largeur; elle est défendue, indépendamment de l'artillerie de la ville, par six batteries armées de 34 pièces. A l'exception de cette baie et de celle d'Al-Kasar-el-Soghaïr, à 12 kilomètres à l'est de Tanger, toute la côte nord est inabordable. Mais la côte ouest, depuis le cap Spartel jusqu'à El-Araïch, est susceptible de mouillage et de débarquement.