La troisième journée, c'est-à-dire la journée du 29, a été, comme par le passé, la journée éclatante et joyeuse; on avait séché les pleurs donnés aux morts, pour ne plus penser qu'à la victoire conquise par leur courage et scellée de leur sang. Les lampions éclataient aux fenêtres des maisons et au fronton des édifices, les orchestres dispersés sur la surface des Champs-Élysées emplissaient l'air d'harmonie, le mât de cocagne s'élevait dans l'espace, les marchands forains et les jeux de toute sorte attiraient la foule par leurs bruits nombreux et variés; vers neuf heures du soir, les mille fantaisies d'un magnifique feu d'artifice ont enchanté la foule qui affluait de toutes parts en flots pressés; fusées, girandoles, feux de Bengale, gerbes étincelantes, prodigieux soleils, palais de flamme, rien n'y manquait: beaux et bons écus de France jetés au vent!

L'illumination des Champs-Élysées a particulièrement étonné par son étendue et par son éclat, il faut avouer que cette magnifique promenade semble avoir été créée tout exprès pour servir à la pompe des fêtes nationales; c'est un spectacle vraiment magnifique que de voir cette immense avenue qui commence à la place Louis XV et aboutit à l'Arc-de-Triomphe par une route ascendante, de la voir, dis-je, hérissée de deux lignes de feux parallèles qui la sillonnent dans toute sa longueur, véritable et merveilleux palais de flamme. Placez-vous sur une des terrasses des Tuileries qui dominent l'espace immense, pour bien jouir de cette vue fantastique; la foule innombrable, les palais illuminés, les arcs de triomphe, les jets d'eau, les masses de verdure diversement éclairées par les feux qui les environnent et mêlent leur éclatante lumière à la splendeur du ciel: tout cela vous saisit, vous étonne, vous éblouit, et vous êtes tenté de croire aux magiciens et aux fées.

Du reste, les Champs-Élysées accroissent leur importance et leur beauté de travaux et de richesses plus durables que ces merveilles de feux splendides qui s'allument et brillent le soir, pour s'éteindre au bout de quelques heures et disparaître; de jour en jour les Champs-Élysées s'enrichissent d'habitations élégantes; ce n'est plus cette immense solitude dont on se défiait encore il y a dix ans à peine, et où l'on n'osait guère s'aventurer à une heure un peu avancée de la nuit. Du côté qui côtoie le faubourg Saint-Honoré, les Champs-Élysées ont rejoint la ville par des rues nouvelles et des constructions dont le nombre augmente sans cesse. Paris, comme un assiégeant qui avance d'heure en heure dans sa conquête, a poussé jusqu'à cette dernière limite sa population et ses demeures.

La partie qui s'adosse au cours de la Seine semblait, par sa position même, condamnée à un long abandon. De malheureuses tentatives faites, il y a quelque quinze ans, sur le terrain appelé quartier François 1er, semblaient confirmer cette espèce de prédestination fatale; mais voici qu'à son tour, ce côté, qui semblait jusqu'à présent maudit, se peuple et commence de meilleures destinées; la finance et l'aristocratie y jettent les premiers fondements de leurs maisons de plaisance; on peut voir déjà les vastes et élégantes murailles de plus d'une riche habitation sortir de dessous terre comme par enchantement: ici, c'est M. Mosselman qui fait élever un hôtel; là, M. de Morny; plus loin, madame la marquise de Praslin, et d'autres encore. Avant dix ans, ce côté des Champs-Élysées rivalisera avec celui qui lui fait face, et le désert de terrain en friche qu'il montre encore à l'œil des passants sera peuplé de riantes villas. Chemin faisant, Paris pourrait bien alors donner la main à Passy et étreindre Auteuil lui-même dans ses vastes bras qui s'allongent d'année en année.

C'est aux Champs-Élysées que M. Berlioz va donner le festival monstre dont il a publié lui-même le prospectus dans le feuilleton du Journal des Débats, ou plutôt à cette heure même où l'Illustration paraît, c'est-à-dire aujourd'hui 1er août 1844, la grande voix de ce concert colossal retentit et fait tressaillir le double écho du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain. M. Berlioz a enrégimenté pour cette gigantesque expédition musicale, sans précédent à Paris, tout ce que la ville a pu lui fournir d'artistes un peu en crédit et expérimentés, soit pour le chant, soit pour la partie instrumentale. Il va sans dire que cet immense corps d'armée dont le total s'élève, pour les chanteurs, à plus de deux cent cinquante voix, et pour les instrumentistes à un chiffre à peu près pareil, a pour généraux en chef les virtuoses les plus habiles et les plus renommés. C'est le vaste bâtiment élevé pour abriter l'exposition des produits de l'industrie que M. Berlioz a choisi pour champ de bataille. L'industrie, rentrée depuis un mois dans ses magasins et dans ses fabriques, a cédé la place à l'invasion musicale de M. Berlioz. L'Illustration ne manquera pas de donner prochainement le bulletin authentique de cette campagne entreprise à grand renfort d'harmonie pour centre de bataille, et de mélodie à l'avant-garde.

La police correctionnelle va gagner ses lettres de noblesse; on annonce qu'un grand seigneur du nom de Montmorency doit bientôt comparaître devant la sixième chambre. M. de Montmorency-Robecq, hâtons-nous de le dire, n'aura à s'expliquer avec la police correctionnelle que sur le fait de distribution d'écrits légitimistes et de portraits du prétendant; je crois même que la cour d'assises jouera aussi son rôle dans cette affaire, et que M. de Montmorency n'échappera à une juridiction que pour retomber dans l'autre. Ce n'est pas la première fois que le glorieux et vaillant sieur de Montmorency figure dans nos guerres politiques; témoin le vieux connétable des derniers Valois, et le jeune et infortuné vaincu du combat de Castelnaudary. On mourait un jour de bataille ou sur un illustre échafaud, en ce temps-là. Aujourd'hui on se bat avec la police correctionnelle et l'on se retire de la mêlée avec quinze jours de prison pour toute blessure, qu'on va faire panser dans une maison de santé; cela vaut-il bien la peine de s'appeler Montmorency?

Mademoiselle Rachel a terminé ses représentations au Théâtre-Royal de Bruxelles. Chaque soirée a été pour elle un triomphe; or, mademoiselle Rachel a triomphé six fois, et ces six ovations se sont résumées en un total de 40,000 francs de recette. La ville de Bruxelles, dans son enthousiasme, voulait retenir mademoiselle Rachel à toute force, et lui demandait encore quelques coups de poignard et quelques imprécations pour achever de combler sa joie; peu s'en faut même qu'elle ne se soit jetée à la tête de ses chevaux pour arrêter la calèche de notre illustre tragédienne et l'empêcher de partir. Mais Bruxelles a eu beau faire, Lille, qui avait engagé mademoiselle Rachel, a été la plus forte; mademoiselle Rachel s'est mise en route pour y donner deux représentations, et tenir ainsi sa parole. On ne dit pas encore que Bruxelles ait mis sa milice sur pied pour aller revendiquer à Lille Roxane et Hermione, et, en cas de refus, établir devant ses murs un siège en règle. Mais tel a été l'enthousiasme de Bruxelles pendant le séjour de mademoiselle Rachel, et tel son désespoir en la voyant partir, que la nouvelle de ce coup de main de Bruxelles sur Lille pourrait bien nous arriver par le prochain télégraphe. Que deviendrait cependant le système de la paix partout et toujours?

Les nourrissons des collèges de Paris sont dans la jubilation. Voici les vacances qui approchent; dans quinze jours, tous ces oiseaux gazouillants sortiront de leur cage et iront becqueter aux vitres de la maison paternelle, en poussant des cris joyeux. Heureux jour! et que ne sommes-nous encore au collège!

En attendant que les vacances carillonnent définitivement l'heure du départ, et de la volée, toute la gent écolière agite à tours de bras le Gradus et le Conciones, et, les poings dans les yeux ou se rongeant les ongles, sue sang et eau et se bat à outrance pour obtenir les honneurs du prix ou de l'accessit. De leur côté, MM. les professeurs jaugent les phrases, pèsent les substantifs, vannent les solécismes, les fautes de quantité et les barbarismes.--Il y a quelqu'un qui est plus écolier que l'écolier lui même à l'approche des vacances, et qui sent une joie plus incommensurable encore; cet écolier-là, c'est le maître.

Certaines gens se plaignent beaucoup que l'indifférence nous gagne et qu'on arrive insensiblement à la tiédeur politique. Nous lisons cependant dans un journal: «L'autre jour, dans un café du pays latin, une discussion sur les affaires publiques s'engagea entre deux personnes d'opinions tout à fait opposées; l'une tenait pour l'opposition, l'autre pour le ministère. Après une discussion plus ou moins mal soutenue des deux parts, un des deux adversaires s'échauffa tellement qu'il lança à son interlocuteur un coup de poing qui le fit chanceler, il y eut un moment où on le crut mort sur la place.» Voilà un fait rassurant pour ceux qui craignent, comme nous le disions, l'indifférence en matière politique. Ce coup de poing-là leur annonce que les bonnes doctrines survivent quelque part et s'entretiennent.