Épilogue.
Lecteur judicieux, il n'est pas que vous ne parcouriez quelquefois le récit de ces causes macaroniques dont les détails badins varient agréablement le fond un peu sombre des journaux consacrés aux matières de procédure. Vous aurez infailliblement alors reconnu au passage, dans cette galerie d'originaux que Gavarni vient de faire passer sous vos yeux, les personnages obligés, immuables de ces scènes populaires dans lesquelles la gravité du délit disparaît devant les incidents récréatifs ou grotesques. Ces procès, nous allions presque dire ces représentations, d'une physionomie allègre, qui empruntent tour à tour dans leur exposition la verve humoristique de l'homme du peuple, le langage métaphorique et si vivement imagé des joyeuses commères ou le babil précieux de la grisette, constituent de véritables tableaux de moeurs. Nous détestons le paradoxe et la contre-vérité. Nous déclarons de propos ferme qu'à notre jugement aucune comédie ne pourra jamais prototyper avec le même relief le caractère français.
Les esprits superficiels pourront seuls se méprendre sur la portée morale de l'oeuvre de Gavarni. La sottise, la présomption, l'impudence, tous les travers de l'esprit, le vice même, y sont bafoués et stigmatisés. Chacun des portraits de cette galerie individualise un ridicule. L'ensemble de cette étude réalise une conception comique d'un tour infiniment piquant.
Ce n'est pas tout, cette peinture charmante offre encore l'intérêt et le mouvement d'une narration attachante et bien faite. Peu de récits d'audiences fourniraient une pareille abondance de détails, un concours aussi grand de personnages, une diversité aussi tranchée d'attitudes, de costumes et de moeurs. On voit se mouvoir, on entend parler chacune de ces figures. Il est facile de suivre les débats sur ces pages en blanc où l'artiste a disposé ses acteurs, comme les pièces d'un échiquier dont la marche, quoique tracée d'avance, doit se prêter à toutes les combinaisons du joueur. On ne saurait imaginer, dans les conditions du vrai, du naturel, une action dans laquelle chacune de ces figures ne vienne s'encadrer d'elle-même; leur réunion résume en effet tous les éléments de la vie commune.
On pourrait proposer aux moins pénétrants de reconstituer dans son entier le récit que Gavarni a écrit sous une forme abrégée, mais d'une manière complète cependant, et ils n'omettraient à coup sûr aucun des faits, aucune des saillies, aucune des particularités caractéristiques de cette cause dont on sait le fond par les détails. Ce qui nous paraît une tâche facile pour les moins déliés ne saurait être qu'un jeu pour le lecteur de l'Illustration, lequel, selon notre estime, doit réunir au plus haut degré la perspicacité, un jugement prompt et sûr, un goût éclairé, une imagination fertile. Nous voulons l'essayer sous la forme d'un défi courtois.
Nous proposons en conséquence à ceux de nos lecteurs qui tiendraient à justifier la bonne opinion que nous avons conçue d'eux en général, un concours littéraire dont voici le programme:
Développer dans l'exposé d'une cause judiciaire, d'après le mode adopté par la Gazette des Tribunaux pour les comptes rendus de ce genre, les principaux caractères esquissés par l'artiste.
L'action devra comprendre les divers personnages du dessin, et autant que possible dans l'ordre qui leur est assigné dans la série.
Afin de soumettre à l'uniformité les pièces du concours, nous indiquerons ici quelques traits qui devront entrer dans la composition.--L'accusé a quarante ans; la partie civile en a soixante;--c'est, dit Chicaneau, le bel âge pour plaider.
On ne pourra, même par voie d'allusion, s'écarter du respect dû à la magistrature; mais il n'est pas défendu de s'égayer aux dépens des avocats, de ceux dont l'éloquence contribue sûrement à faire condamner un client débonnaire, mais aussi trop confiant.