Nicolas Makovlof en entendant sa femme se confondre avec lui, et revendiquer la communauté de son infortune, se trouva un peu consolé et s'engagea à la résignation.

Malheureusement et dans l'état de son cœur et de son esprit, cette fermeté n'était facile qu'à promettre; il dissimula un peu mieux ses tortures; mais il n'en souffrit que davantage.

Bien qu'il eut fort justement apprécié la valeur réelle de la richesse, ce fut encore en travaillant à l'augmenter qu'il chercha à s'étourdir. Il élargit le cercle de ses immenses affaires, réalisa bénéfices sur bénéfices et devint véritablement alors le Crésus de toutes les Russies; mais plus sa fortune prenait, de fabuleuses proportions, plus il en accusait amèrement le néant.

La magnanimité est une vertu qui ne germe jamais dans un cœur d'esclave. Nicolas n'était pas méchant, mais l'idée que la mort du seigneur pouvait l'arracher à sa triste situation finit par s'établir à poste fixe dans son cerveau, et envenima son ressentiment. Toute son intelligence se tendit sur cette éventualité. Il s'était enquis de l'âge exact du comte Laptioukine et consacrait des journées entières à des entassements de chiffres, à des calculs sur les probabilités de cette fin prochaine. De là à appeler de tous ses vœux l'heure où cet événement se réaliserait, il n'y avait qu'un pas, et ce pas il le franchit. Avec là naïveté des peuples primitifs, il fit intervenir la religion dans ses souhaits sacrilèges et les porta aux pieds des autels, il implora le mal de celui qui est le principe de tout bien, il demanda au Dieu de pardon la satisfaction de sa vengeance, il eut recours à la superstition toujours vivace à Moscou. Fou d'amour et de liberté, pendant six mois ce malheureux s'adressa aux pratiques de la sorcellerie pour hâter l'heure ou la chaîne exécrée se briserait avec la vie de celui qui le rivait à la glèbe.

Un fait qui se passa en Russie à cette époque vint ajouter à ses angoisses, en même temps qu'il justifiait l'horreur que manifestait Alexandra à la pensée de transmettre la servitude paternelle à sa descendance.

Le roman est toujours suspect lorsqu'il se mêle de toucher à l'histoire. Les diamants les plus authentiques perdent de leur vraisemblance lorsqu'ils se présentent enchâssés dans du laiton; aussi, pour conserver son caractère de complète authenticité à l'anecdote sur laquelle nous allons nous appuyer, nous déclarons rempruntera l'un des plus éminents écrivains de la nationalité russe, à M. Yvan Tourgueneff:

«Un fait récent et arrivé dans la même famille accuse encore plus d'iniquité. Un serf né sur ses domaines et qui avait passé sa vie à Moscou dans les opérations du commerce, mourut, laissant après lui, entre autres biens, une somme de cent cinquante mille roubles déposés à la Banque. Ses enfants, qu'il avait réussi à racheter du servage et qui faisaient partie d'une guilde de marchands, réclamèrent naturellement l'héritage de leur père. De son côté, le comte S... réclama aussi, se fondant sur son droit de propriétaire du défunt et soutenant que le capital devait suivre le sort du capitaliste. Un procès s'engagea. Quel fut l'arrêt des tribunaux? Pouvaient-ils faire autrement que de donner raison au maître de l'esclave mort? La somme lui fut adjugée, et les enfants se virent frustrés de l'héritage que leur père leur avait préparé par son travail.»

Cette aventure eut nécessairement un grand retentissement à Moskow, la ville de l'empire où les intéressés, c'est-à-dire les hommes à obrosk, étaient le plus nombreux.

Lorsque quelqu'un raconta dans le magasin Makovlof l'inique dénouement de ce procès, Nicolas était à son comptoir occupé à compter une somme importante destinée à des paiements. Il regarda sa femme assise à ses côtés, ses yeux rencontrèrent les yeux d'Alexandra fixés sur lui avec une expression de compassion douloureuse; il vit deux grosses larmes qui, après avoir tremblé un instant aux paupières de la jeune femme, descendaient lentement sur ses joues.

C'en était trop pour le pauvre marchand; avec, une violence qui n'était pas dans ses habitudes, il lança à travers le magasin une large poche de cuir dans laquelle il ensachait ses écus, et, malgré les supplications d'Alexandra, il s'enfuit éperdu.