Baptiste.--Eh oui, docteur, surtout quand il s'agit de ma santé. Cinq cents francs vont et viennent.
Le docteur.--Eh bien, écoute; veux-tu un bon conseil de ton ancien maître?
Baptiste.--Tout de même.
Le docteur.--Parlons donc raison. Avec tes 500 francs, tu auras deux belles vaches, race charolaise. Achète-les. Tu seras sûr de ne pas perdre ton argent. Tandis qu'en allant aux eaux, je te préviens que tu ne guériras jamais ton rhumatisme. Adieu, fais ce que je te dis et reviens me voir.
La saison finie, Baptiste reparut, en effet. Il n'avait pas suivi le conseil. On sait que quand on demande un conseil, c'est toujours pour ne pas le suivre. Il revenait de Vichy; il avait 500 francs de moins dans sa poche, mais il avait toujours son rhumatisme.
--Mon pauvre garçon, lui dit le docteur, j'ai fait pour toi tout ce que j'avais à faire. A présent, va-t-en au diable.
Un homme qui n'ira pas au diable, mais qui se prépare à courir de brillantes et héroïques aventures, c'est Pertuiset.--Qu'est-ce que c'est que ça, Pertuiset? va-t-on demander.--Tout simplement le successeur immédiat et comme l'héritier présomptif de Jules Gérard, le tueur de lions. Un chasseur, un inventeur, un homme d'aventures, un de ceux qui s'agitent le plus pour étendre au loin l'influence française et pour enrichir la géographie de notions nouvelles. Dans le monde du sport, on connaît ses prouesses, déjà nombreuses. En Afrique, il a tué le lion, en se jouant; il a de plus contribué à fonder cette Société fameuse qui devait organiser des caravanes de voyageurs d'Alger au Sénégal, traversant le grand Désert. Si l'entreprise n'a pas eu de suite, ça été, non de sa faute, mais à cause de la timidité imbécile des capitaux.
J'ai dit qu'il est un inventeur. Il a créé, en effet, la balle explosible, engin terrible, véritable foudre portative, plus terrible que celle que Benjamin Franklin a enchaînée au moyen de l'aimant. Celle-là, on ne peut pas l'empêcher d'éclater. En éclatant, la balle explosible transperce tout, une cuirasse, un mur, un navire blindé. Si, en 1870, au moment de la guerre qui nous a tant éprouvés, la balle de Pertuiset eût été adoptée, il n'y aurait eu qu'une bataille au lieu de cent, et tout porte à croire qu'elle eut été à notre profit.
Pour le moment, Pertuiset s'occupe moins de pyrotechnie que de voyages. Après avoir exploré l'Amérique du Sud, il revient chez nous avec des idées de conquête. Entre la république du Chili et la Patagonie, il existe une région d'une richesse sans égale qu'on appelle la Terre-de-Feu. Terre-de-Feu est ici une antiphrase, le mot signifie autre chose que ce qu'il a l'air de dire, car le climat est tempéré et même froid. Les naturels du pays, sauvages indomptés, possèdent vingt sortes de trésors dont ils ne se servent pas: mines d'or, mines d'argent, houille, cobalt, guano, etc., etc. Ils ont des pécaris par millions, des morses féconds en ivoire, d'admirables forêts. Mais toujours envieux, ils n'entendent pas que le civilisé approche de ces richesses. Malheur à l'Européen qui entrerait chez eux!
Pertuiset, nouveau Jason allant à Cholcos, a organisé une expédition militaire contre les Feugiens. En septembre prochain il fera irruption dans la grande île, à la tête d'un bataillon couvert de cottes de mailles et armé de chassepots. Les sauvages ont la fronde, les flèches et la massue. Qui remportera d'eux ou du nouveau Fernand Cortez? Les sauvages seront-ils battus? Pertuiset, percé de javelines, sera-t-il mangé par eux, un soir, comme plat du milieu, avec de l'ail et des piments?--Toute l'Amérique du Sud et un peu le beau monde de Paris se préoccupent vivement de cette affaire.--Quant à nous, nos sentiments ne sont pas douteux. Il nous paraît fort désirable que le hardi voyageur réussisse pleinement dans son entreprise et qu'il ajoute une rallonge aux colonies françaises.