Voici la saison d'été venue, pour les théâtres du moins, bien que la pluie et le froid témoignent du contraire. Les salles de spectacle se ferment une à une. Les Folies-Dramatiques protestent contre cette abstention et donnent la Plantation Thomassin de M. Maurice Ordonneau qui a réussi grâce au jeu éternel du quiproquo. Nous ne parlons pas des théâtres comme les Bouffes qui, eux, ne fermeront probablement pas, Miss Helyett étant parvenue à deux cent-cinquantième représentation sans que le public paraisse fatigué de cette jolie pièce, si pimpante et si gaie, si réussie de tous points, musique et livret, et si gentiment jouée.
Le Théâtre-d'Application s'inscrit lui aussi contre cette grève. Il joue une chinoiserie en vers de M. Louis Artus: Clématite: une comédie en prose de M. Guy-Dopartz, la Butte, et un acte en vers de Mme de Bovet: l'acte a pour titre: Bien gardée. La pièce est ingénieuse, elle a le bon ton, l'élégance du dix-huitième siècle dans lequel le sujet se développe entre Lisette, le marquis, le chevalier et le vicomte; quant aux vers que débitent ces personnages poudrés, musqués, il est alerte et pimpant, cousin germain de cette fine prose bien connue des lecteurs de l'Illustration.
M. Savigny.
LES LIVRES NOUVEAUX
Oreilles fendues, par Gustave Guesviller l vol. in-12. 3 fr. 50 (Calmann-Lévy). Nous avons eu déjà l'occasion de signaler aux lecteurs de l'Illustration, qui ont pu d'ailleurs les constater par eux-mêmes, la franchise et l'agrément d'un recueil de nouvelles de M. Guesviller; nous retrouvons dans celui-ci les mêmes qualités que dans son aîné. C'est le monde militaire, mais ce monde très particulier du militaire rendu à la vie civile, du retraité, qui a fourni à l'auteur le thème de ses observations; nous y trouvons de la finesse, de l'ingéniosité, une gaieté de bon aloi, et, s'il faut le dire, pas trop de psychologie: cela repose.
La Mandoline, par Jean Sigaux. 1 vol. in-12, 3 fr. (Marpon et Flammarion, éditeurs).--Un joli titre sur de jolies nouvelles, et M. Jean Sigaux nous conte plaisamment l'histoire du choix qu'il en a fait. N'a-t-il pas là, dans son recueil, réunies et tendues sous sa main, la corde sentimentale, la corde héroïque, la corde philosophique? Rien de plus vrai, n'est-ce pas? Et ne les fait-il pas vibrer à sa fantaisie? Eh bien, voilà, et c'est à nous d'ajouter que, sous son doigt fort habile, le petit instrument, qu'on pourrait croire légèrement démodé parce qu'il est ancien, n'est pas sans charme, tant s'en faut, et qu'on s'arrête volontiers pour l'entendre. Qu'on écoute, ou qu'on lise en particulier Joanny, une trouvaille d'ironie comique, Vengeance de femme, un drame de passion des plus corsés, ma foi! le Paysan, un terrible appel aux souvenirs de la guerre, d'autres encore, le reste enfin: c'est une heure charmante à passer avec le plus aimable conteur.
L. P.
Poésies d'Hippolyte Lucas, avec une préface de M. Jules Simon et une notice historique. 4 fr. (Librairie des Bibliophiles).--D'Hippolyte Lucas, on connaissait plutôt le critique, le romancier, l'auteur dramatique que le poète, bien que son volume de vers Heures d'amour eût obtenu du succès. C'est que, nous dit M. Jules Simon, il faisait du théâtre, des romans, des nouvelles, des articles, dans les conditions communes, pour répandre ses idées, pour goûter le plaisir de partager ses jouissances avec les gens d'esprit et pour gagner de la réputation, tandis qu'il faisait des vers pour se donner à lui-même la joie d'exprimer ce qu'il sentait dans un langage qui donnait plus de charme à ses sentiments... C'est assez dire que ce fut un sincère. Ce fut aussi un tendre et un délicat. Ses œuvres, poétiques bien entendu, sont nées véritablement de son cœur. Les ciseleurs y trouveraient peut-être à reprendre, mais ils n'en contesteraient pas le sentiment vrai auquel elles doivent d'avoir conservé le charme et le parfum de la jeunesse.
Arrière-saison, par Paul Gué. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Firmin-Didot).--Ce petit livre appartient à la Bibliothèque des mères de famille, c'est assez pour le recommander. Deux mots pourtant de sa philosophie, qui n'est pas sans portée, à savoir que l'homme le mieux doué de la terre, ayant du cœur et de l'intelligence, une conscience délicate, mais rêvant l'idéal et nourri de chimères et d'illusions, par cela seul qu'il manque d'une qualité bien humble, bien modeste, sans aucun éclat, le sens pratique, ne recueillera dans la vie aucune espèce de bonheur. Conclusion: prendre la vie telle qu'elle est, et savoir l'aimer comme elle est, sous peine d'avoir à se contenter, la vieillesse venue, des fleurs de la sagesse, fleurs d'arrière-saison. Bienheureux encore si cette consolation vous est réservée!
Au Plat d'Étain, par François Deschamps. 3 fr. 50 (Paul Ollendorff).--Une évocation du vieux Paris, aux entours de la rue Saint-Denis et de la grande Truanderie, où brillent aux yeux des passants les enseignes rivales du Coq d'or, du Plat de cuivre et du Plat d'Étain. Si le cadre nous reporte aux temps anciens, le tableau n'en a que plus de fraîcheur, et la printanière idylle entre Flore et son fiancé, la reconnaissance dramatique entre la mère et la fille, nous font passer par des émotions douces dont le charme contraste avec la familiarité des scènes bourgeoises qui se déroulent avec esprit sous la plume de l'auteur.