--Faites-lui de la morale, baronne, ce sera œuvre pie. Elle vous écoutera peut-être. Moi, je suis au bout de mon latin. Puis, elle ne m'a jamais prise au sérieux; je ne sais pas comment cela se fait, par exemple!
--Parce que tu es plus jeune que moi, tante Rélie, et que, toute petite, tu as pris l'habitude de rire de tout.
--De peur d'en pleurer, comme dit l'autre.
--Sur quoi dois-je la prêcher, madame Despois? dit en souriant la baronne, donnant une dernière poignée de main à la petite femme grassouillette et vive qui répondait au nom d'Aurélie Despois, autrement «tante Rélie».
--Sur le mariage, parbleu! Une belle et bonne fille comme ça qui boude le mariage, ça n'a pas le sens commun. Ah! ce n'est pas que ce soit pour son plaisir qu'on se marie--j'en sais quelque chose--et elle a eu raison de prolonger l'état de jeune fille un peu au-delà des limites ordinaires. Mais enfin, il faut bien y venir. C'est un devoir patriotique, civique, que sais-je? Ça devrait s'enseigner dans les recueils de morale républicaine à l'usage des jeunes filles. C'est comme qui dirait le service obligatoire féminin.
--C'est cela, je la prêcherai. Non pas peut-être au point de vue civique et républicain, mais le sermon n'en sera que meilleur!
Le joyeux soleil de juin, assez ardent ce jour-là, donnait de la vie, de la gaieté au vieux château, une masse assez imposante de pierre grisâtre, flanquée de deux énormes tours aux meurtrières étroites et longues. Ce château, haut perché sur la colline, prenait souvent un aspect rébarbatif avec sa façade nue irrégulièrement percée de fenêtres aux petites vitres. Mais rien ne résiste à la marche du soleil, et la baronne, jetant un dernier regard qui embrassait l'habitation, le jardin un peu maigrement pourvu de fleurs, puis l'immense étendue de bois tout autour, enfin la vue merveilleuse de la mer au loin, s'écria:
--Que j'aime donc votre solitude, ma chère Marthe!
Marthe Levasseur sourit et dit tranquillement:
--Je ne suis heureuse qu'ici. Je suis une sauvage, j'adore mes bois. L'odeur des taillis, le bruit des feuilles mortes sous mes pas, me poursuivent dans ma vie de mondaine. Les trois mois de Paris, qui semblent si ridiculement insuffisants à ma tante, sont pour moi un temps d'exil. Elle n'y comprend rien, la pauvre femme; elle ne sait pas que, lorsque je passe des heures au milieu de mes arbres, je n'y suis jamais seule, que les branches me connaissent, que les oiseaux gazouillent pour moi, que le ciel aperçu à travers la feuillée est plus beau que le ciel à découvert, si radieux soit-il. Voyez comme je suis faite pour la vie ordinaire des femmes--voyez comme je suis disposée à écouter les conseils de tante Rélie!...