Puis le landau s'ébranla. Le capitaine resta un moment immobile, regardant les trois jeunes gens, dont les rires arrivaient jusqu'à lui. Il se sentait, méconnu, sans savoir pourquoi--car enfin, Robert l'avait présenté. Edmée, cependant, en lui rendant son salut, l'avait regardé un peu longuement. De nouveau, il lui sembla que ce regard n'avait rien à voir avec l'éducation du couvent. Après tout, elle n'avait probablement pas été élevée au couvent. C'était bien la plus jolie fille qu'il eut jamais vue, avec ses grands yeux noirs--les yeux de sa sœur au fait--sa carnation et ses cheveux de blonde! Cela faisait un contraste merveilleusement piquant. Marthe, au contraire, était franchement brune, le teint mat, les cheveux presque noirs portés en bandeaux luisants. Elle était plutôt bien que mal, cette grande jeune fille sérieuse, mais qui songerait à la regarder une seconde fois, tant qu'elle serait à côté de la petite merveille?

Lorsque Robert eut quitté les deux jeunes filles, Edmée prit la main de sa sœur.

--Que je suis contente... si vous saviez... si tu savais!

Marthe lui sourit; elle était conquise par le charme de cette enfant qui semblait lui demander son affection, réclamer sa protection, qui se faisait petite auprès d'elle, qui était vraiment touchante dans sa naïveté à demi consciente. Elle comprit vaguement que cette façon douce et charmeuse de demander aide et protection devait, auprès des hommes, être un attrait absolument irrésistible. La mère d'Edmée avait peut-être regardé son père comme Edmée la regardait. Mais cette pensée ne fit que traverser son esprit, comme une douleur lancinante fait vibrer un nerf malade. Elle se laissa aller à la joie d'avoir trouvé un être plus faible qu'elle à aimer, à dorloter, à choyer de toutes les façons. Lorsque Marthe donnait son cœur, elle ne le reprenait pas. Son premier instinct avait été de repousser la fille de l'étrangère. Elle l'avait accueillie, au contraire; maintenant elle l'avait adoptée, loyalement, absolument.

--Écoute-moi, Edmée. Dans la lettre que je t'ai écrite, je n'ai pas pu tout dire. Une tante, la sœur de ma mère, Mme Despois, qui m'a élevée, que j'aime de tout mon cœur, vit avec moi. Il te faudra faire sa conquête, car--il vaut mieux que tu le saches--elle s'est opposée de toutes ses forces à ton arrivée auprès de moi.

--C'est trop naturel. Elle ne voit en moi que la fille de ma pauvre maman. Je ferai ce que je pourrai pour que, bientôt, elle ne voie en moi que ta sœur.

--Comme tu es raisonnable et sensée! s'écria Marthe avec admiration.

Edmée se mit à rire d'un joli rire perlé.

--C'est élémentaire. En se faisant aimer on obtient tout ce que l'on veut.

Cette profession de foi fit ouvrir de grands yeux à la sœur aînée. Mais ce fut dit si simplement, comme si la chose ne pouvait admettre discussion, ce fut suivi d'un si joli bavardage sur la beauté du pays, sur les joies qu'elle se promettait en pleine campagne,--elle qui ne connaissait, en fait de verdure, que celle du bois de Boulogne--que Marthe oublia bientôt l'impression reçue. Lorsque la voiture s'engagea dans l'avenue merveilleuse menant au château, que l'on n'apercevait pas encore, Edmée devint presque songeuse: